• à propos de "À louer chambre vide pour personne seule"

    à propos de "À louer chambre vide pour personne seule"Haute solitude du haïkiste breton en exil

    Qu’il monte ou descende à Paris, où qu’il se contente de s’y rendre tout simplement, un provincial a toujours du mal à s’arracher à sa terre. Aussi accepte-t-il des rendez-vous le plus près possible de la gare qui le voit à peine débarquer ou qui le ramènera au plus vite à la maison. Yvon Le Men, c’est la gare Montparnasse, devinez pourquoi. Un grand-père comme dans La Maison du peuple de Louis Guilloux, une éducation tranquille à la laïque, la lecture assidue de Renan et d’Anatole Le Braz, un passage éclair sous le drapeau rouge des maoïstes bretons avant de retrouver la foi d’un croyant pas clérical. Toutes choses essentielles qui ne disent pas l’essentiel, l’événement fondateur, la mort de son père à quoi tout le ramène. « Fier/ comme son père/  il tient la main de son père ». Yvon Le Men est poète. Sa passion, sa raison de vivre, son occupation, son métier. Poète parce que bon qu’à ça. Les gens n’imaginent pas et pourtant. Son œuvre et sa présence dans la cité en attestent. Cela ne va pas de soi pour qui a fait le vœu de vivre de sa poésie. Sa foi dans son art et son authentique gentillesse n’y suffisent pas, mais il est trop pudique pour s’en plaindre. « Un homme court/ pendant qu’un autre vieillit/ mais l’herbe fraîchement coupée/ les rapproche ». C’est un poète selon Victor Hugo. Quelqu’un qui se reconnaît à ce qu’il dépose ses vers sur des feuilles volantes. En observant M. Le Men, on voit M. de Malherbe coudre avec du fil gris une liasse blanche dont on devine qu’elle ne tardera pas à être couverte de sonnets. Les mois noirs lui sont familiers, ainsi qu’on nomme les jours d’automne en Bretagne, du côté de Lannion. Il est l’auteur d’un bon rayon de livres parus depuis 1974 dans de grandes et de petites maisons, des romans et des récits aux titres qui invitaient à la promenade (La clef de la chapelle est au café d’en face, Si tu me quittes, je m’en vais) ou à la mélancolie (Le pays derrière le chagrin), des entretiens aussi, guidés par l’amitié (Claude Vigée, Michel Le Bris, Jacques Darras, Christian Bobin), des albums dans le compagnonnage des photographes, et surtout des brassées de recueils de poèmes. Le dernier en date s’intitule A louer chambre vide pour personne seule (102 pages, 14 euros, Rougerie) et son éditeur est des rares à s’obstiner dans cette voie-là en dépit des risques et périls (65 millions d’amateurs de poésie recensés en France et quelques uns à peine pour en acheter). Ses mots sont rangés là dans les chapitres « Rumeurs, « Histoires verticales » et « Alentours ». Ce sont des haïkus des villes, pendant de ses haïkus des champs parus il y a une vingtaine d’années. Ils ont la douceur de sa voix. Il les a composés dans la Maison Radieuse de Le Corbusier à Rezé, chef-lieu de canton en pays nantais, où il se trouvait en résidence à l’invitation de la Bibliothèque Diderot. « A quai/ et en voyage/ mais pour toujours dans le béton/ le bateau du Corbusier ». Lui qui avait toujours écrit dans la solitude de petites maisons isolées, il s’est retrouvé dans une vaste tour. Le vertige s’ensuivit. Pour la première fois, le haïkiste breton troqua sa plume Sergent Major contre un ordinateur : « Au moins dans celui-ci, il y aurait des nouvelles qui m’attendraient. Je ne serais pas seul au monde. Car malgré les presque mille personnes qui m’accompagnaient dans cette tour, dès le premier soir je m’y sentis abandonné, comme Robinson sans son Vendredi. Le bateau du retour était reparti » Il s’est mis à l’écoute de la rumeur de la ville telle qu’elle lui revenait en remontant les escaliers. En exil, le Basho des Côtes d'Armor a tout pris et tout ramassé des histoires des voisins, jusqu'à en retranscrire les silences. A l’arrivée juste des poèmes et soudain tout est bien.

     

    « Son fils habite rue Paul Eluard/ quelqu’un de haut placé/ comme elle dit.

    Plus haut que le maire ?/ Oui/ beaucoup plus.

    il n’est pas d’ici

    D’ici/ où les noms de rue/ résonnent encore des cris des résistants

    D’ici/ d’où chaque jour elle cherche/ quelqu’un de pas trop haut placé/ pour chaque jour

    Partager sa journée/ en deux/ et une partie cartes/ à quatre.

    Elle vit/ avec elle/ depuis si longtemps

    Elle vécut avec son amour/ il y a si longtemps/ du temps du passé/ simple.

    Elle se souvient d’elle/ petite fille/ ne se souvient pas/ du nom des joueurs de carte/ d’avant-hier.

    Elle ne connaît pas Paul Eluard/ ne sait pas qu’il a écrit une phrase/ qu’elle connaît

    La mort est rentrée en moi comme dans un moulin

    Et qu’on appelle un vers. »

     

    Pierre Assouline

    le 28 juillet 2011

    sur son blog La République des livres