• à propos de "Aléa second"

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    Je m’aperçois en consultant l’onglet Inventaire sur notre site, que j’ai publié Jean-Claude Leroy pas moins de treize fois dans le Choix de Décharge ! Pas loin du record…. Le recueil se compose de quintils, et l’auteur propose toutes les combinaisons possibles avec cette strophe impaire : tercet + distique, double distique + monostiche, monostiche + tercet + monostiche, d’autres encore avec les mêmes données dans un ordre différent, au final, il en manque deux : quatrain + monostiche et quintil non séquencé. On est en droit de s’interroger sur ce choix de formes courtes, où chaque vers pourrait s’individualiser, à la limite de l’aphorisme, et lorsqu’il est inclus dans une strophe, distique ou tercet, il semble souvent distinct de la suite. Il est rare qu’on saisisse une suite sémantique, enjambée : sur des murs de tessons et d’azur coagulé / tu rampes souvent, et saignes. Quelquefois l’unité du vers lui-même paraît remise en cause : se pousser du col et noir de rire Jean-Claude Leroy pour corser le tout n’hésite pas à employer des termes peu usités : ressui ou cassine, par exemple, ce qui confère d’autant plus d’étrangeté à ses textes qui ne se laissent pas appréhender facilement. Chaque poème forme une boule énigmatique, avec ses vers comme des dards. L’œil cherche à percer l’hermétisme des formules, fasciné par leur rondeur violente et impénétrable. En dépassant la forme ramassée et l’éclat sec des mots, on lit un règlement de comptes avec la vie et le temps qui ne fait pas de cadeau. La seconde partie : « nuit élastique » donne plus d’air au langage, les formes varient comme la longueur des vers, on ne fait plus effort sur un schéma fixe l’orchestre des hachures coupe le trait unique Le fond demeure identique avec ce débit au couteau, cette précision chirurgicale de la pensée heurtée qui explique les errata d’entrée de livre. On a affaire à une écriture à fragmentation. Où la vision des choses bouscule et paralyse. La poésie de Jean-Claude Leroy dans ses syncopes et fulgurances résonne longuement. On pourrait également parler de poésie fragmentaire ou de poésie écrasée.
     Jacques Morin, in Décharge n°158 (juin 2013)
     
     
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    Filtrer le peu, l’infime d’un présent au monde (et aux autres) en puisant dans sa mémoire ce qui reste à vif, ce que l’oubli n’a pas réussi à effacer semble être au centre de ce que tente de transmettre, en équilibre sur un fil très tendu, Jean-Claude Leroy.

    « corps accroché à l’image
    brouillard des cellules
    glace crevée par le désir

    sur des murs de tessons et d’azur coagulé
    tu rampes souvent, et saignes »

    Trouver assez de force pour tenir et avancer ne peut se faire sans multiplier les retours sur soi, sans interroger son corps, sans y associer plaintes, plaisirs et blessures, sans s’en aller, de temps à autre, « pleurer aux arbres », sans extraire de ce chantier à ciel ouvert les mots qui devront ensuite se toucher et se frotter pour produire un déclic, un poème, une présence. C’est ce genre de fusible qu’il répare et branche dans l’obscurité d’un livre qui donne de la lumière par éclats brefs et successifs, en touchant des fils dénudés et des prises dissimulées, sur terre ou dans le désert, voire même dans « l’ancien garage des solitudes ». Çà et là, des souvenirs affleurent. L’enfance n’est jamais loin. Le corps non plus, qui quémande, cherche à revivre ces secousses intenses et fulgurantes qui le font vibrer.

    « être ce rien qui leste le temps
    corps noyé sec sur l’étal de l’ennui

    prêt à jouir d’une lame, devenir fragment »

    Jean-Claude Leroy associe ces fragments d’une façon particulière. Il n’y a pas chez lui besoin de suite et de continuité mais des décrochages réguliers, des télescopages naturels (et très subtils) d’un vers l’autre avec, à chaque fois, limitant les césures, un point de suture (ou de jonction) qui permet à l’image, à l’intuition, à l’imprévu, à l’être et à son ressenti de se caler dans un même poème. 

    Jacques Josse, le 19 juin 2013, sur le site  Remue.net →