• à propos de "Ça contre ça"

     

     

    « étant mon propre criminel j'obtiens ma rédemption
    en baisant les lèvres d'une dame blanche
    la route est infinie
    les yeux se ferment
    les paupières sont rouges » (p. 34)

    « je suis au cœur d'un conflit entre ÇA et ÇA
    je suis atteint jour et nuit par un
    ÇA ou par un autre
    atteint par jour et par nuit 
    » (p. 35)

     

    Le précédent recueil de Jean-Claude Leroy (« Toutes tuées » Rougerie 2015) était le plus effarant (malsain et sublime, lucide et halluciné) texte sur la condition féminine lu depuis longtemps – comme trois courts extraits ici le rappelleront :

     

    « et la mère PRISE par passion déchire le ventre de sa fille
    là où – en son ventre – résidait neuf mois la nouvelle femelle
    qui cherchera l'homme à faire des mères
    et à raconter pour attendrir
    pour séduire
    et pour attirer à lui la femme
    des histoires à frémir debout après s'être pendu dans la chambre
    tout droit quand elle est PRISE debout » (p.15)

    « la mère a besoin de la fille de manger la fille
    l'homme n'est qu'une fourchette dans la cellule
     » (p. 30)

    « la mort change la direction
    TOUTES TU
    ÉES par la faute
    LA FAUTE
    elles sont lasses des hommes et des chagrins des hommes
    elles préfèrent la douleur parce que la douleur les préfère
    la douleur DONNE LE TEMPS rend insupportable le temps » (p. 35)

     

    Depuis, franchement, le cœur de notre auteur ne s'est guère arrangé ; mais on oublie volontiers que les poètes sont normalement cinglés et dangereux. On laisse aux humoristes le monopole du délire utile, et aux fanatiques l'entartage d'autrui au vitriol. Ainsi la bêtise agitée et sanglante capte tout le non-sens pour nous permettre tactiquement de croire le noyer avec elle : l'indifférence a ainsi le coup de reins facile et la passe indolore. Mais chez Leroy, l'indifférence souffre (de ne pas pouvoir préférer Scylla à Charybde), peste (de devoir mépriser toutes les différences pour rire, et épargner des crétins que tout oppose) et a honte d'elle-même (son insensibilité à l'insignifiance s'avoue insignifiante) :

     

    « d'être fondée ou non
    d'avoir mijoté ou pas
    elle devrait s'éteindre sans effet

    l'indifférence excite au plus haut point
    comme le cynisme la tristesse la sueur » (p. 26)

     

    Les poètes ont la tête périlleuse parce qu'ils sont logiquement confus (leur rare réceptivité mêle en eux les discours les plus variés de leur temps), rageurs (ils n'admettent de voir penser ni la richesse pour nous ni la pauvreté contre elle-même), et resquilleurs (un prophète faisant la queue à la Poste ou la Sécu en mourrait de honte avant de nous avoir dégrossi l'avenir !). Jean-Claude Leroy est (comme Denis Montebello, comme Olivier Deschizeaux) de ceux-là, adeptes de la fougue instruite et venimeuse. Lui, c'est Léon Bloy à Mediapart, Deleuze grimé en Léo Ferré, Sloterdijk roulant Onfray dans un tapis, Jean-Claude Michéa version boxe-thaï, ou Michaux zadiste. Ce n'est donc pas un ange commode, ni non plus un polémiste de salon : il est déjà trop vieux, ou revient de trop loin (des Indes, de la photographie, de Différence et répétition...) pour prendre la pose en pleine Apocalypse.

     

    « Battu contre ÇA
    au lieu d'accepter
    au lieu d'embrasser
    au lieu de dormir
    une vérité m'avale, j'écarte les bras
    battu contre ÇA » (p. 52)

     

    Le titre du recueil (ÇA contre ÇA) gardera pour moi son énigme jusqu'au bout. Je vois bien que la puissance de vie, comme chez Schopenhauer, en est réduite (par Ciel vide) à s'affronter et se dévorer elle-même ; je reconnais la puissante originalité du thème abordé par Leroy (non pas ce qu'est le Ça, mais comment il est vécu, comment le principe pulsionnel de vie est réellement reçu en nous, par quelle gymnastique l'être traite en l'homme son propre fonds !) ; j'admire l'espèce de franchise ontologique, qui n'édulcore pas en libido – en investissements voyants et tarifés – ni en conatus – en bougeotte inspirée et expressive vélocité – l'anonyme, aveugle, inerte et irréductible âpreté du ÇA ; j'aime encore que le ça ne finisse jamais ici ses phrases, puisqu'il ne peut s'entendre penser :

     

    « tandis qu'un rire de fond
    tandis qu'une lame
    tandis que ÇA. » (p. 36)

     

    Mais où (en chacun, entre nous, entre la vie et le monde ?) a lieu ce combat ? S'agit-il d'ailleurs, entre ÇA et ÇA, d'un combat d'abord ? (« contre », n'est-ce pas plutôt au contact comme face contre terre, en comparaison comme cent contre un, ou haute-contre, en échange de comme contrefaçon ou contrepèterie ? Comment lire le « battu contre ÇA » cité plus haut ?). Et s'il y a d'abord et surtout lutte, lutte sans fin et sans appel, lutte vraiment finale, comment arbitrer un champ de bataille visible de ses seuls morts ? Comment dans l'éternel peser des motifs que tous les protagonistes auront oubliés ?

     

    « « je suis le lieu d'un combat sourd et répété
    j'ignore qui la raison et quoi les protagonistes

    pas quelqu'un, pas quelque chose, pas un régiment, pas une cinquième colonne, un service spécial, une milice clandestine, rien n'est affiché dans le havre, je suis le champ d'une vérité en cours d'affirmation sans preuve, labourage objectif autopersuadé

    j'accouche d'un poisson rouge tous les vingt-huit jours et je serre les dents devant les images.
    la mort ne viendra pas, elle est à l'origine à quatre pattes, vautrée les yeux ouverts sur tout à la fois
    l'indiscernable dédicace à l'absence » (p. 52)

     

    Et qui, dans ce magma meuble et maladif, pour sonner aux morts ?

     

    « les sacs d'archives abandonnées
    et personne pour apprendre à pourrir par le stylo
    un chaos sans égarement, rêves noirs,
    une lave perpétuellement molle
    et glacée » (p. 40) 

     

    C'est un esprit douloureux et inquiétant, vraiment. On est ici aux antipodes de tout « sentiment océanique » : l'intégration sereine dans un Grand-Tout, la mort certaine dans l'univers nous évitant toujours d'en être orphelin, chacun n'étant qu'une goutte mais tous formant flot etc., tout ça n'est pas le fort de notre auteur. On serait plutôt, pardon du contraste douteux, dans une « sensation méditerranéenne », où des vies désintégrées viennent logiquement échouer sur nos plages, où le flot des presque-tous déshérités submergera notre Grand-Rien. Et les abris cryogéniques du transhumanisme seront vite débranchés !

     

    Mais Jean-Claude Leroy est un immense auteur ; le lisant, on ne croira décidément plus que la mort apporte avec elle de quoi la penser. Cet écrivain est un fraternel épouvantail, c'est Héraclite revenu par Notre-Dame-des-Landes.

    La lucidité qui le tue ne nous épargnera guère, mais n'est-ce pas justice ?

     

    « au cœur des mots crus
    la fiction heureusement enivre

    la troisième personne rattrape la première
    sans même lui dire tu

    tout le réel, rien que lui, dans mon je
    essoufflé » (p.60)

     

     Marc Wetzel (mai 18)