• à propos de "Chemin qui me suit"

    Paru le 8 janvier 2012 sur le site À LA LITTÉRATURE…

    Vient pour tout homme un temps propice à la remémoration, celui où le mitan de la vie a été dépassé, où le chemin parcouru est plus long que celui encore à parcourir. Chez un poète comme Jean-François Mathé, ce moment s'accompagne d'un sentiment ambivalent mais très clairement analysé dans ce recueil. L'œuvre accomplie, l'expérience accumulée comme un viatique construit en cheminant, les jalons jadis recherchés et naguère posés resserrent l'espérance sur une plus étroite mesure, mais servent aussi de balises dans l'avenir, soutiennent et éclairent, et encore servent, en un chemin qui suit et poursuit, comme injonction à continuer le cheminement. Le titre dit cela, et la composition du recueil qui appuie le texte nouveau sur une partie anthologique de vingt années et de soixante pages (soixante sur la grosse centaine de pages que compte le livre). Cet ouvrage montre à ce propos la grande cohérence de cette écriture poétique, il vaudrait même mieux dire sa grande cohésion tant le chemin semble se creuser et se combler à la fois, et s'entretenir de multiples retours thématiques.

    S'il est moins de place pour l'espérance poétique, ou si celle-ci y est moins violente qu'autrefois, elle y est par contre plus assurée. La mélancolie semble y conforter la douceur des choses. La résignation, qui chez un poète n'est jamais de l'amertume, y est le constat d'une séparation heureuse, désormais, entre le monde et le moi :

     

    « Loin et pas loin je vais toujours

    j'ouvre les matins d'un monde

    qui emporte ses horizons

    et me laisse les miens. » (p. 74)

     

    Gagner en âge, ou tout simplement avancer en chemin, pour un Mathé, c'est vaincre les choses par le soulagement qu'on éprouve à propos d'elles. Il est souvent question d'un détachement ou d'un allègement dans cette écriture, et les matières légères (plumes, feuilles, fumées) rencontrées en chemin sont toujours des indicateurs d'une progression vers le dépouillement :

     

    « Les feuilles des arbres sont comme

    des pas posés nulle part,

    suspendus, attendant que s'effacent

    les blessures qui disent d'où l'on vient. » (p. 63)

     

    Il ne faut pas pour autant voir cela comme une tentation d'évacuer les choses et le monde, bien au contraire, ni comme une atténuation des sensations, mais comme une manière d'aviver celles-ci en les confrontant à leur simplicité : « Tu t'exerces aux épreuves / en blessant ta soif d'une gorgée d'eau froide. » Le ciel, la mer, le vent sont à cet égard des horizons à portée de main, si l'on peut dire, où il suffit de lever les yeux pour élargir en soi la très concrète sensation du métaphysique. C'est néanmoins le corps clos, et en particulier dans sa manifestation à soi-même qu'est le battement du cœur soudainement audible, qui souvent vient prouver cet accès subit à l'ouvert, à la projection de soi au loin, dans un déchirement des apparences résultant du simple sentiment de la terrifiante beauté du monde. C'est aussi souvent par leur ombre que les choses sont connues, leur ombre qui semble un mélange de mémoire voilée et de sang répandu, la petite flaque de cela sous elles.

    Les poèmes de Jean-François Mathé ont ce grand mérite de nous proposer autant de brefs récits d'une perception du monde comme déjà empreint de sa mémoire, monde en cela en quelque sorte adossé à sa fugacité, récits d'une poésie non pas fragmentaire mais s'accomplissant à chaque fois en un poème impeccable, presque un apologue, une petite fable dont la morale est enfouie, tout intérieure.

    Laurent Albarracin

    (  À la littérature  )