• à propos de "Fou, dans ma hate"

    La poésie ou le silence

    Contrairement à ce que laisse entendre l’avant-lire du dernier recueil de Serge Nû̃nez Tolin, paru aux éditions Rougerie, ce n’est pas que d’effusion amoureuse dont il s’agit, mais beaucoup de silence et d’accotement du langage, d’ancrage des mots vers les choses et le réel. Nous sommes donc au milieu d’une poésie sans images, avec beaucoup de mots et de généralités essentielles, comme le temps, la langue, la lenteur ou encore le silence, qu’il faut lire avec attention et subtilité.

    Car ces textes poussent le lecteur à réfléchir. Et même grandement à ce qui semble antithétique à la poésie, le silence. Les images disparaissent devant l’impérieux silence, à quoi convie avant et après l’expression écrite. Car, pour moi qui connais un peu la nature de la poésie, il est bien vrai qu’elle s’épaule au silence, qu’elle est à la fois sa consommation et sa magnificence. Et comme l’écrit le poète : Les mots ressemblent au silence.

    Ainsi, hormis quelques tentatives pour s’accrocher à la tasse de porcelaine usée qui traîne sur une table – une table de jardin ? – ou à se promener le long de la mer ou de l’océan (?), à prendre un caillou, il y a peu de matière à proprement dire dans ce livre.

    Très tôt, j’ai entendu une dissonance entre les mots et les choses, j’ai vu la difficulté d’appliquer les uns aux autres. Ils ne s’aboutent pas exactement entre eux. Il reste des interstices. Finalement, un immense intervalle.

    Il reste donc des choses essentielles : la lune, la nuit, la terre, un caillou et le tout plié dans l’immensité de l’étoffe de la langue qui s’augmente en signifiant.

    Ce qui ne donne lieu à aucun mot, pour autant n’est pas le silence. Et cela marche dans le paysage.

    Les mots ne sont pas dans les choses. Les mots ne sont pas non plus sans les choses. Et nous ne sommes pas sans les mots ni les choses. Nous sommes ce qui est, une odeur de bois humide, le pas incessant, le repos sur la berge.

    Ce qui est, qui nous retourne continûment à la vie.

    Là est toute la question : qui précède dans l’activité de la langue, est-ce le signe ou la chose ? Et nous sommes devant une très vieille interrogation philosophique, que Serge Nû̃nez Tolin essaye de départager, en s’appuyant sur sa propre expérience d’écrire, qui, je le souligne encore une fois, me paraît une vérité implacable : la poésie naît de rien et cependant contient, ferme de l’extériorité dans l’intériorité, détruit et construit.

    Le réel clôt, les choses closent en elles-mêmes. La poésie réfère quant à elle au mystère de la création, de la nomination et de la désignation des idées essentielles. C’est donc à une sorte d’effet de blanc surexposé à quoi me font penser ces poèmes, à l’instar des peintures d’Agnès Martin, par exemple, qui cherche une sorte de « purisme » de l’image, et ici, qui se déploie depuis l’univers intérieur du poète.

    Peut-être, parvient-on à porter hors de soi, devant nous, une forme qui serait ce que nous sommes : l’espace d’un flottement, une infinité sans nom, la brève saison d’un mot auquel on aura ramené sa vie.

    Didier Ayres,  sur le site La Cause littéraire →