• à propos de "La Vie atteinte"

    « La Vie atteinte », le titre est magnifique pour dire le recueil de la maturité d'un poète qui a touché à la sérénité de l'âge. Car cette vie « atteinte », c'est bien sûr la vie abîmée, fragilisée, diminuée peut-être, cette vie à laquelle le temps a malheureusement attenté, mais c'est aussi la vie qu'on a attendue et qui est enfin venue telle qu'on la voulait, que l'on a su rejoindre comme un rivage ou comme une dimension nouvelle, par et dans la poésie. Parole de sagesse que cette poésie, où le renoncement est une acceptation, l'impossibilité une mesure des choses, la mélancolie une certaine joie :

     

    Me voilà à nouveau aujourd'hui

    déménageur de ma fatigue

    cherchant l'escalier à monter ou à descendre

    avec ce poids dont on ne se défait

    ni en haut ni en bas.

    Parfois, par miracle, il n'y a

    ni escalier ni maison ni rues ni ville :

    il n'y a autour de moi que du ciel.

    Je m'y allonge,

    j'étends mes bras hors de ma fatigue

    jusqu'à ce qu'ils deviennent des ailes.

    Je sais que je ne rêve pas.

    Je sais que je ne vole pas.

     

    Rares sont les poètes capables d'atteindre à une telle simplicité sans tomber dans la platitude, ceux capables d'arriver à une telle qualité d'émotion sans mièvrerie. C'est que la poésie ici ne triche pas avec ses pouvoirs, ne se paie pas de mots ni ne se berce d'illusions. C'est que l'image poétique ne cherche pas à faire advenir ce qui ne se peut pas, mais tient ensemble l'absence et la présence, le désir et la désillusion, la fuite des choses et l'adieu content à ce qui s'en va. Ainsi l'ombre et la lumière, l'eau et la soif, le souvenir et l'oubli jouent-ils ensemble dans ce recueil non pas comme des forces en opposition, mais comme les thèmes d'une alliance et d'une même allégeance à ce qui emporte la vie au loin. Toujours chez Mathé ce qui est passé, ou ce qui est perdu d'avance dans ce qui est présent, ce qui est disparu ou voué à disparaitre, n'est pas à reconquérir ni même à regretter, mais sert à la transparence du monde et de l'écriture :

     

    Je t'ai vue souvent disparaître

    puis revenir sans avoir ôté

    la robe de ton absence.

     

    Alors aujourd'hui ou demain,

    je te regarderai de ce regard

    qu'on a pour le ciel et

    il n'y aura plus que lui. 

     

    La vie est atteinte quand elle est blessée, offensée, et elle est atteinte également quand le poète touche juste dans l'expression de celle-ci, dans la reconnaissance de sa fragilité, en écartant ce qui l'abîme, d'un geste qui à la fois accepte et balaie, consent et congédie, ouvre.

    Laurent Albarracin
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