• à propos de "Le portail dans les ronces"

    Le portail dans les ronces est le dix-septième recueil de Roland Reutenauer paru aux éditions Rougerie. C’est d’autant plus remarquable que chez ce poète, l’œuvre est le miroir d’un cheminement, allant vers toujours plus de simplicité sans renier ce que cette simplicité peut avoir de rugueux – vers plus de sincérité aussi, sans souci de l’artifice, mais sans non plus se défaire des détours de l’humour, de l’ironie, de l’autodérision.

    Avec ce dernier recueil, c’est le mot de « dépouillement » qui vient à l’esprit ; chaque page est réduite à l’essentiel, lequel n’est surtout pas dit, mais est plutôt ce autour de quoi l’on tourne, poème après poème.

    Il y a quelque chose de brûlé entre ces mots, de meurtri ou de violenté, qui n’est pas même balbutié : cela échappe, et est ce vers quoi le poème tend. Me vient l’image de la feuille qu’on brûle et qui immédiatement se recroqueville sur son centre, comme font les mots ici dans chaque poème.

    Chaque texte a ainsi quelque chose de recueilli. Une seule émotion ou une seule pensée est prélevée et ciselée dans chacun, avec économie et précision ; c’est d’une justesse imparable et émouvante. 

    En lisant m’est revenu en mémoire un passage du Gai savoir de Nietzsche. Dans l’aphorisme dont il est tiré, Nietzsche critiquait la tendance des philosophes à régler le problème de l’inconnu en recourant à du connu – comme le glissement vers le concept d’« Idées » chez Platon par exemple, et il poursuivait ainsi : “Même les plus prudents d’entre eux pensent qu’à tout le moins, le bien connu est plus facile à connaître que l’étranger ; ce serait par exemple une exigence méthodologique de partir du “monde intérieur”, des “faits de conscience” parce qu’ils seraient pour nous le monde le mieux connu ! Erreur des erreurs ! Le bien connu est l’habituel ; et l’habituel est ce qu’il y a de plus difficile à “connaître”, c’est-à-dire à voir comme problème, c’est-à-dire à voir comme étranger, éloigné, “extérieur à nous”…” (Livre 5, § 355, éd. GF, page 306). 

    Ce que propose Le portail dans les ronces c’est exactement ça : de voir l’habituel comme soudain à des années lumières possibles ou sur le point de l’être, sans recours, définitivement étranger, comme si connaître perdait de son sens, de sa substance même. C’est ce que dit parfaitement le si beau texte page 57 (et qui se termine ainsi : “le commun le banal / uniques dans la bouche et le silence / de chacun doit-il admettre” ). L’usage de la 3ème personne, avec la distanciation qu’elle opère, accentue ou entretient cet effet. Cela donne d’emblée l’impression d’un journal sans lieu ni date ni contexte bien campé, un journal dont l’emprise apparente sur les jours ressemble déjà ici à un abandon (comme un peu ce que suggère le poème page 15) – et c’est très beau, très touchant. Par ailleurs, cet emploi généralisé de la 3ème personne confère une unité non plus seulement thématique mais aussi formelle au recueil.

    Pour corroborer cela, j’ouvre le livre au hasard. Pages 38-39 : “Aucun rêve ne s’attarde plus / dans son esprit…” et “Sur les sourires de ses proches / sur ce bonheur tout court…”. Les deux textes débutent donc sur une vision ou un constat tantôt amer tantôt mélancolique dont on imagine très bien que tout un chacun les a éprouvés ou les éprouvera ; et pourtant, si courts soient-ils, ils déroulent quelque chose qui, à mesure, devient très fin, de plus en plus fin : ainsi ces mots qui “rechignent” et “n’ont pas les mots” pour le second, et le réel “devant [la] porte”, tous songes retirés, “devenu rêve qui s’accomplit / à tout moment du jour” à la fin du premier (encore une image bien nietzschéenne ! ). 

    Tous les poèmes fonctionnent de cette façon – allant vers plus de nudité dans l’évidence ou de coupant dans le subtil. Le poète polit là quelque chose de rugueux, d’âpre, qui résiste, jusqu’à atteindre une blancheur, une transparence devant laquelle les mots se rendent (dans tous les sens du verbe). Ces poèmes sont désarmants, d’allier ainsi douceur triste, pensée fine et rigueur taillée, façonnée au cœur même de ce qui bouleverse. 

    Il convient enfin de souligner la touche d’humour égrenée dans ces textes, laquelle sert la profondeur (comme à la fin du poème page 10), relaie ou appuie l’ironie (page 30), allège l’angoisse (page 23), dilue l’amer dans le tendre (page 45). 

    La langue est pour sa part finement ouvragée, et l’on peut s’attarder, pour s’en convaincre, sur les très beaux poèmes page 14 (le jeu sur le rythme qui s’emballe dans la première strophe, puis soudain ralentit jusqu’à couper le souffle, dans la 2ème strophe) et page 15 (les assonances en “i” et “u”, nombreuses et contrastant avec les a éclatants de “date”, “pages” et “agenda”, trois mots qui à eux seuls portent  l’effet de dramatisation du poème) ou encore des formules comme “(…) et le ciel a lâché / sa ventrée de grêlons durs” (page 21) ou “voir la vase profonde / miroiter dans les roseaux / marcher où le silence prend l’eau” (page 33).

    Plus je le lis et plus ce recueil m’apparaît comme un aboutissement de la poésie de Roland Reutenauer. Il la rapproche, pour moi, de cette poésie chinoise si inspirée et délicate des 8ème et 9ème siècles, où en peu de mots, de vers, toutes les nuances de l’intériorité s’agrègent autour d’un instant, d’une pensée, d’une émotion.

    Olivier Vossot in Recours au poème