• à propos de "Le ruisseau, l'éclair"

     

    Je sors à l’instant de la lecture du recueil des 56 poèmes que publie Laurent Albarracin chez L’éditeur Rougerie, livre qui garde la sobriété et l’élégance que l’on connaît de la maison de Mortemart. Nonobstant, j’ai éprouvé très vite le charme de la locution courte de l’éclat soudain et resserré et aussi la tendance à la raréfaction. Voilà un livre entier construit sur le peu, le juste ce qu’il faut de mots pour faire exister le poème et qui, cependant, permet d’entendre le poète, lequel n’est pas incolore dans sa poésie. Je connais un peu Laurent, et j’ai vu dans ce ruisseau et cet éclair certains traits qui font miroir de son âme profonde, peut-être. Je pense à ce poème :

    L’éclair m’a planté
    un brin d’osier dans le cœur
    Depuis je le tresse
    pour cueillir l’écume des rivières

     

    ou encore :

    Dériver est quelquefois atteindre.
    Quand c’est de ruisseau et d’éclair
    que l’on vit.


     Le projet de ce livre se dévoile à chaque instant dans l’ouvrage, livre d’eau et de feu, de grand éclair et de torrent, de ce moment de kaïros, moment sublime que le ruisseau et la foudre énoncent chacun à leur manière. L’éclair est au sens propre la saisie grecque du sublime, saisie brutale de tous les sens, de toute la sensibilité par la fulgurance d’une image ou d’une phrase. Le ruisseau aussi, par sa nature purement aléatoire est aussi sublime, parce qu’à la fois continu et discontinu. Pour ce qui me concerne ce sont des problèmes qui m’intéressent beaucoup.


     Au ruisseau les pierres étincelantes
    comme des enclumes posées
    dans la forge défaite de l’eau
    et sous son clair marteau

     Mais cela ne serait pas faire justice au livre si je n’évoquais pas Héraclite et ses formules fragmentées – surtout pour moi qui suis préoccupé en ce moment par la question de l’épars. Préciser aussi que le milieu sylvestre est toujours une chose très touchante et très belle – et d’ailleurs saisir sa beauté demande une habileté de sculpteur de lumière. C’est en ce sens que le recueil de Laurent Albarracin permet de trouver le poète dans le poème.


     Didier Ayres

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