• à propos de "Limites"

    Voilà sûrement le premier recueil de poésie au monde à oser porter ce titre, car comment peut-on chanter (lyriquement célébrer) des limites ? Mais tout ce qui mérite individualité, forme, opportunité, socle, dignité, l'acquiert par ses limites, et l'illimité du brouillard, du vide intersidéral, de l'indécision, de la complaisance, n'a jamais rien structuré ni habilité quiconque. Pourtant, on n'attendra pas ici une simple leçon de mesure, de sage maîtrise, de prudente pondération (se faire Muse du « Rien de trop », ou chantre du « Chacun à l'abri de ses frontières », ou même fan de la « finitude heureuse », ne doit pas être trop le genre de l'aventureux, farouche et multiplement doué Christian Viguié).

       Mais alors, quelle poésie possible des limites ? Elle n'est de toute façon pas simple (l'auteur est une sorte de monomaniaque de la densité, et son énergie métaphysique ressasse, sans concessions ni fatigue, le mystère de l'entrelacs mots/choses de tout monde vivable pour l'homme), mais elle est tout de suite passionnante et cruciale, car Viguié voit et dit que toute limite est toujours une marque de réalité, une promesse ou un danger de voisinage, et enfin un ambigu organe-obstacle, comme disait Jankélévitch, une sorte de tremplin-écran, comme un bord universel de présence (à bord duquel on est projeté, au bord duquel on est arrêté). Cela fait beaucoup, et il y avait bien matière à cheminement poétique.

         Cheminement, je l'ai dit, difficile, qui n'hésite pas, par loyauté même à l'égard de son objet, à être aride, voire grave : le tragique, ce sont en effet toujours deux réalités rivales et inséparables, incompatibles et simultanées, formant nœud irréductible parce que les limites de chacune ne peuvent ni vaincre ni laisser vaincre celles de l'autre. Même si cette poésie est absolument sans violence propre (pas une goutte de sang, pas un coup, pas un juron, pas même un accès de fièvre ou une entourloupe en soixante-quinze pages !), elle est littéralement hantée par le royaume d'empiétements, d'interférences, de malentendus et de dispersions qu'est la réalité comme monde devant reposer sur ses propres limites.

       J'ajoute seulement que, pour l'auteur, qui a la tête philosophique (même s'il ne prétend pas la dresser devant nous !), l'esprit lui-même a des limites et vit d'elles, car même si sa liberté enfonce, par sa relance incessante, toutes limites extérieures, seules les limites intérieures de la raison lui assurent ce pouvoir même de se renouveler (car le possible pur est le non-contradictoire, et la raison seule fournit le principe de non-contradiction – ainsi seul un être muni des fermes limites de sa raison peut s'ouvrir imaginativement à tout).

       « Lorsque je dis

         j'écris une date improbable

         sur une vitre qui boit l'infini

         cela est faux

     

         j'écris au milieu d'un jour précis

         sur une vitre précise

     

         et l'aurore s'accomplit

         en ce moment même

         en moi et en-dehors de moi

         délivrant un vivant paysage » (p. 10)

    Ici, comme partout ailleurs dans le recueil, le lecteur est frappé par trois choses : il n'y a pas d'interlocuteur, jamais ; il n'y a aucun objet moderne, actualisé, technologique ; enfin, il n'y a aucune action effective, aucune entreprise concrète, aucune ponctuation efficiente du réel qui passe. C'est (on peut s'en inquiéter) un monde sans autrui, sans âge et sans usage. Mais le parti-pris extraordinaire de cette poésie explique tout : c'est que l'unique et suffisant agent ou moteur de vie est ici le présent. Le présent lui-même, comme une sorte d'attention constante du monde à sa propre réalisation, comme le mode exclusif de son emploi de lui-même. Présent qui par lui-même est le lot de tous les êtres qui sont là, l'écrin de tous les moments qui viennent, le témoin de tous les événements qui arrivent. Le présent, comme déterminé et déterminant, est l'être fini suffisant, et comme la tête chercheuse du devenir (le présent vivant s'ajoute à ce qui le cause, et ainsi, déjoue la fatalité en diversifiant les nécessités mêmes à l'œuvre).

       « Tu auras un jour

         comme le coquelicot ou la vitre

       à trembler

       pour trouver tes limites

     

       Tu auras à trembler

       à dire pour toi

       ce qui change et ne change pas

       et qui pourtant fait bouger

       l'horizon » (p. 16)

    Nous nous révélons avec et par nos limites ; comme le montrent la puérilité, l'anxiété, la fatigue, la vulgarité, la timidité... nous nous avançons au-devant de ce que nous sommes ou de ce qui nous arrive vraiment. S'il y a tremblement, c'est que l'assise de l'être, l'assiette de l'individualité (la si mince tige du coquelicot, dans de si grands vents,  la si mince épaisseur de la vitre, dans les immenses vibrations !) est limitée ; s'il y a douleur, c'est que l'aisance ou l'harmonie de la chair est limitée ; s'il y a mort, c'est que l'auto-entretien ou l'action continuée sur soi d'un organisme est limitée. Nous nous informons de nos puissances mutilées, et elles nous instruisent en retour. Nous les convoquons pour ce qu'elles font jouer en nous. Christian Viguié veut ces incertitudes actives par lesquelles la réalité s'apprivoise elle-même ; il fréquente les limites pour informer de la réalité même qu'elles empêchent, de la vérité qu'elles décantent ou purifient, comme le dit cet admirable texte sur la mort :

       « Je ne sais pas si la mort

         ôte ou ajoute une fenêtre

         si elle est un dehors ou un dedans

         si elle gomme le présent

         et met en avant un autre paysage

       Je ne sais pas pourquoi mais elle s'apparente

       à un verre qui éclate dans ma tête

       et m'empêche de voir

       ou de parler

       m'empêche de comprendre

       ce qu'il y a entre mes mains

       une page blanche

       ou un texte complet » (p. 60)

     

         Il y a aussi la solidarité des ballottés, la fraternité des limités (c'est à dire des toujours traversés d'autre chose, des fabriqués de ce qui les abandonne), qui, au moins, se retrouvent dans l'inachèvement des autres comme chez eux - conviviale finitude !:

       « Je vois passer les nuages

           et c'est là une simple vérité

           comme la table est une vérité de la table

           la bogue de châtaigne une vérité de bogue

           Sans doute que je vois autant en eux

           qu'en moi

           car nous sommes du même voyage

           et que parfois je suis un nuage

           traversé par un autre nuage

           ou quelque chose à partir de quoi

           une question ne voudrait pas finir » (p. 11)

       L'extraordinaire suggéré ici, c'est la compassion implicite, c'est une pitié qui se contente d'enregistrer le spontané, universel et obscène travail de la mort. Et le mot d'ordre paraît être : « ne pas en rajouter » ; dans le monde réel, tout est en effet cible et projectile de tout, la nature ne peut se recycler ni se réguler sans se dévorer ou parasiter elle-même (la vie ne s'animalise au Cambrien qu'en devant subsister sans retour aux crochets d'elle-même). Mais ce fait naturel exclut la bêtise, la mesquinerie, la négligence crasse que nous avons loisir d'y ajouter. La leçon de sobriété de Christian Viguié est pour éviter d'abord que l'expressivité ne tourne mal ; pour rappeler que les difficultés de la vie n'excusent pas toutes les facilités de vivre ; pour désolidariser des nécessités enclines, chacune, à se cacher derrière d'autres (la morale, derrière la matérielle ; la politique, derrière l'économique ; la spirituelle, derrière la psycho-sociale). Le viguiérisme est un moralisme sans sermon, sans vindicte, sans ironie, mais par ces raisons mêmes, non sans grandeur. Avec un seul mot d'ordre : examine comment d'autres types d'êtres s'arrangent d'eux-mêmes, comment ils vivent à l'ombre de leurs bornes ; Avant de trembler de l'âme, inspecter comment et pourquoi tremble un coquelicot, et même, avant de crier, ausculter l'expression des pierres 

       « J'ai essayé de parler

         et d'écrire

       non pour être à la hauteur

       du monde

       mais pour insérer dans le tumulte

       le langage des pierres » (p. 69)

     

       On n'en saura pas plus, mais nous qui brouillons complaisamment nos prérogatives et nos rôles, voir comment une pierre ne fait jamais simultanément le joyau, l'écueil, l'aimant, le projectile et la paroi, suffit à tamiser ce que nous réclamons, même par nos livres :

     

         « Pourquoi écrire un poème

         alors qu'il y a plus de choses

         dans le monde

         lorsque je me tais ?

     

         Pourquoi écrire qu'un arbre

         est un arbre

         ou le sommeil d'un arbre ?

      

         Sans doute ai-je besoin de vérifier

         l'enfance d'une chose

         l'enfance d'un chemin et d'une pierre

         l'enfance d'une douleur

     

       ou encore

       ce qui en moi et en-dehors de moi

       fut à la fois limite

       et commencement »   (p. 46)

         L'instructif aveu des limites n'exclut pas l'infini, mais l'infini intéressant, semble dire Christian Viguié, est immanent, et pluriel. Immanent, c'est à dire à deviner, à étayer, à articuler, à coloniser sensiblement ; en épiant, dans la vie des choses et des êtres, les amorces inlassables d'une présence autre, élargie, neuve. Partout des bonds de côté, des essais latéraux, des écarts quantiques incessants, infatigables, que l'art (que l'attention poétique) rendrait perceptibles, ferait surgir à notre échelle, comme un zoom sur le dynamisme secret du réel, son auto-relance, son inachèvement créateur.

     

           « Regarder le ciel

             c'est comme surprendre

             le commencement d'une phrase

             une phrase lente

             quelque chose qui ne voudrait pas finir

             dans les choses

             quelque chose qui ne voudrait pas mourir

     

             Ainsi j'essaie de saisir

           l'infini d'ouvrir une porte

           l'infini d'ouvrir une fenêtre

           l'infini de regarder un nuage

           l'infini comme le premier mot

           d'une douleur »   (p. 61)

     

    Infini pluriel par ailleurs, car s'il y a des limites, c'est bien qu'il y a, corrélativement des illimités : par exemple, la matière verbale est illimitée ; la matière picturale l'est aussi, de son côté, à sa façon ; la matière sonore de même. Dans l'imagination humaine, toutes rêvent ; mais diversement, comme les mal compatibles élans respectifs de la poésie, de la peinture, de la musique, le montrent. Un infini unique, exclusif, pieusement considéré, certain d'exister, pré-englobant toutes choses, ne servirait à rien, car tout service véritable est fini. Il n'y a donc que divers ateliers humains de l'infini, valeureux parce que laborieux, laborieux parce qu'explorables par leurs seuls moyens propres. C'est, dit extraordinairement Viguié, la « valeur d'usage » (qui dépend de nous) de l'infini qui décide de tout, non lui :

         « Imagine l'infini

       ayant la forme d'un vase

       L'infini pourrait s'ébrécher

       et se casser

       préserver son mutisme

       ou inventer des parfums

       qui n'ont pas encore de noms

       Imagine que des mains le déplacent

       d'un meuble à l'autre

       Il resterait là

       sans autre alternative

       que sa valeur d'usage

       comme un bol

       ou le vol d'oiseaux silencieux

       qui passeraient devant la fenêtre » (p. 52)

     

         Il y a un dernier élément, particulièrement difficile, c'est le double entremêlement des mots et des choses, et, dans les mots, des noms et des verbes. Dans le langage, le nom est le mot qui dit ce qui subsiste et l'étiquette, qui qualifie en situant dans un ordre d'être, qui appelle aussi, ou titre, le réputé permanent et le substantiellement réputé (le renom !) ; le verbe est, lui, le mot qui dit ce qui arrive ou advient, quels états la réalité obtient d'elle-même et comment elle et eux se portent mutuellement, l'action détaillée de devenir. Leur complémentarité, bien sûr, est le noyau de tout sens, mais l'intense impression de lecture est que Christian Viguié cherche cette même complémentarité dans le monde même, comme noyau de présence. Réellement, ici, noms et verbes ne se réduisent pas à des mots, et sa poésie vise, paradoxalement, à mettre en mots la part du réel qui, sans mots, dans le mutisme de sa subsistance inarticulée, mettrait en œuvre des processus analogues de nomination et de verbalisation ; comme si le réel lui-même nommait certains de ses états en soulignant et soignant des aspects de lui-même, et en verbalisait d'autres en accentuant et faisant évoluer des rapports de lui-même à lui-même – la poésie intercepterait, en quelque sorte, ce flair méthodique, propre à la vie des choses, permettant au réel de choisir ses centres ou foyers de présence, ses ressorts et échelles d'action. C'est ce qui me semble tenté dans ce passage obscur et superbe :

     

         « La nuit tombe

           comme une feuille

           Peut-être compose-telle

           l'entièreté d'un arbre

           que je ne sais pas voir ?

           Compose-t-elle des milliers de noms

           qui ignorent comment disparaître ?

     

         Ou alors invente-t-elle

         une impossible légèreté

         allant d'un visage vivant

         à un visage mort

         d'un rire ancien

         au plus parfait des silences

     

         Ou alors tombe-t-elle

         comme une feuille

         juste pour la légèreté

         d'une feuille ? »   (p. 68)    

     

           Aller chercher une vie non-linguistique des noms et des verbes n'est pas une lubie panthéiste, mais une façon de ne respecter le langage que pour ce qu'il peut. Je vois, peut-être à tort, en Christian Viguié un homme qui a été pauvre, qui a été simple, c'est à dire qui, comme les gens simples, a commencé à entrer dans la vie humaine par le langage sans le savoir, puis, au contraire d'eux, a vu le moyen faillible qu'il était, et, un jour (comment ? Pourquoi ?) est entré, comme transgressivement, et coupablement, dans la vie même du langage, et l'a vu comme un cas particulier, génial et limité, d'expressivité du monde. Comment expliquer, sinon, qu'un si virtuose écrivain s'en tienne expressément à ce que le langage lui semble pouvoir pour lui ? C'est que notre virtuose est bien d'abord un scrupuleux, un compatissant, un rebâtisseur de vie : il ne crée pas pour montrer qu'il crée, ni même pour créer, mais bien pour faire pièce à la destruction. Et l'humilité résolue dans laquelle il se crée lui-même fait honte à … nous, qui ne savons que, verbeusement, nous entre-détruire.

    Marc Wetzel