• « Aide-toi, le ciel t'aidera »

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    Aide-toi, le ciel t'aideraLes grandes capitaineries de Paris gouvernent le monde des lettres, c’est entendu et personne n’y changera rien. Exclusivement ? Sans faire de bruit, parfois, un innocent ramasse furtivement des grappes qui tombent dans la marge de ces cantines opulentes et, avec la seule magie de ses dix doigts, il fera vivre sa grappille comme un grand vin.
    « Mais comment font-ils? s’écrie un galonné de Paris, on voit du Rougerie partout ! »
    Ils travaillent, cher monsieur, tandis que vous faites travailler. Ils ont les manches retroussées, tandis que vous êtes attablé à la brasserie Lipp. Ils aiment le métier et tout ce qui compose le métier, tandis que vous êtes passé maître dans la conduite de votre meute de petits chiens publicitaires et le métier, pour vous, c’est l’affaire des comités.
    Rougerie, lui, est présent (il publie Poésie présente), il fabrique lui-même, il ne laisse rien au hasard et ce hasard, parfois, sera son serviteur. Aide-toi, le ciel t’aidera. Qui, mieux que moi, a vécu la vérité de ce proverbe ? Je n’ai connu, je n’ai voulu connaître que l’amour de l'œuvre se faisant et voilà qu’un beau jour Rougerie sonne à ma porte. Et le ciel a pris tout dans sa main généreuse.
    Subitement, à quatre-vingt-sept ans, je n’étais plus ostracisé. René Rougerie voit sur ma table le manuscrit d’Ambulando. Il le feuillette, il l'emporte et trois mois plus tard le livre est là. Presque en même temps que la réédition du volume de Lecture Élémentaire vieux, lui, de soixante ans. Je me trouve en compagnie d’auteurs que j’ai connus, qui me sont restés chers : Pierre Albert-Birot, Max Jacob, André Suarès… de beaucoup de vivants à l’accès agréable. Ainsi le ciel, chez moi, s’appelle Mortemart.
    Et n’est-ce pas un mythe ? N’entend-on pas un bruit d’enclume ? Vous avez deviné : c’est René Rougerie et son fils Olivier qui tiennent d’une main ferme le marteau d’Héphaïstos. Nous sommes dans la forge de la poésie de France.

    Michel Seuphor (4 septembre 1991)

    in Plein Chant n°53-54 (1993)