• L'édition, la poésie


    L'édition, la poésieL'édition, la poésie, ces deux mots accompagnent depuis plus de trente ans le nom de René Rougerie. Cette passion, il a su la faire partager, la défendre dans des conditions où tout portait soit à l’abandon, soit à une révision radicale des choix, ce qui aurait eu le même résultat. Certains, dont je suis, ont emboîté le pas, répondant ainsi au souhait qu'il a souvent exprimé, celui de voir d'autres structures d'édition naître en d'autres régions.

    Mais je dois d'abord à René Rougerie de nombreux bonheurs de lecture. La découverte des couvertures blanches se fit grâce à Gilles Fournel et la surprise d'un catalogue déjà riche, le plaisir de la lecture gagnée page à page - le coupe-papier n'est pas étranger à ce plaisir, il en est l'instrument ! – ; des voix nouvelles s'offrent, si fraternelles qu'elles vivent encore une fois le livre refermé. Il y a désormais un secteur de ma bibliothèque qui m'est plus particulièrement amical et, dans les moments de rêverie, ma main s'arrête au hasard sur l'un ou l'autre de ces livres. je sais y trouver les mots qui nourriront l'errance de l'esprit.

    Ce fut ensuite la chance d'être édité ; après l'aventure d'une réponse égarée dans je ne sais quel rebut postal et d'une timide relance, les premiers textes trouvèrent leur place dans le numéro 12-13 de Poésie Présente. René Rougerie y justifie le choix par le souhait de faire se rencontrer des voix diverses, jeunes ou moins jeunes, mais « de poètes amis », dit-il. Regardant aujourd'hui les noms présents dans cette anthologie, plusieurs sont effectivement devenus des amis. L'édition n'est pas uniquement affaire de commerce ici, elle est surtout le lieu de rencontres, d'amitiés qui s'épaulent. On ne dira jamais assez l'importance de ces 85 numéros - et l'aventure continue - dans notre paysage poétique. Peu de revues peuvent se vanter d'une telle constance ! Et depuis se poursuit le cheminement des manuscrits, épreuves et livres. Ce parcours, et ce n'est pas là le moindre des services rendus par l'éditeur, se fait sans complaisance : le refus de l'un ou l’autre manuscrit s'est avéré parfaitement justifié avec le recul.

    Tout naturellement, lorsque j'envisageai de créer les éditions Folle Avoine, j'ai souhaité en parler avec René Rougerie, avec un peu d'appréhension. Qu'en penserait-il ? L'amitié, l'attention portées au lecteur, à l'auteur ne se sont pas démenties lorsque je devins éditeur. Dans cette profession où chacun cultive volontiers un individualisme jaloux, il a toujours choisi le partage amical. Il a une trop haute idée de l'édition, du livre, pour s'embarrasser de chasses gardées, de replis frileux.

    C'est la caractéristique fondamentale de ses choix : l'édition ne peut se concevoir sans une certaine éthique, sinon le livre, la lecture en pâtiront. Et il faut bien constater que, s'il y a aujourd'hui crise de la lecture, de l'édition, les premiers responsables en sont peut-être les agents de ces diverses professions. Au moment où j'écris ces lignes, les journaux ne manquent pas d'annoncer régulièrement la disparition de telle ou telle maison d'édition, et non des moindres, ou la remise en cause des départements de création littéraire dans celles qui restent. À l'inverse, les productions de livres « bons à jeter » après consommation n'arrêtent pas d’inonder les rayons des libraires.

    « Entreprenant (...) de révéler l'aspect intérieur de notre action, le premier mot qui me vient sous la plume est le mot durable. » Cette phrase de Bernard Grasset date de 1929 et garde aujourd'hui encore toute sa vérité. Cette durée, René Rougerie l'a pour lui, malgré toutes les difficultés qui ont pu se manifester. Combien de maisons d'édition créées dans les années 1980 ont aujourd'hui disparu et leur catalogue avec ? Cette durée, il s'en est donné les moyens en refusant les demi-choix qui font que certains pratiquent ce métier plus comme faire-valoir personnel que par véritable amour de la chose écrite. Si, avec quelques-uns, nous nous retrouvons dans le choix de l'artisanat, nous le devons à cet exemple qu'il a donné ; il n'y a pas d'autre solution pour nous si nous voulons que le temps donne visage à nos catalogues.

    Souci aussi d'une certaine éthique dans les relations avec les auteurs. Nous sommes ici aux antipodes des pratiques étouffantes des grandes maisons. L'écriture authentique ne peut être que libre, que les éditeurs respectent cette liberté ! Chez René Rougerie, pas de contrat d'exclusivité, pas d'obligation à fournir de la copie. L'auteur et l'éditeur ont un engagement réciproque de sympathie et de confiance, l'éditeur est un regard attentif à l'œuvre nouvelle, espère de l'auteur le meilleur de lui-même. Y a-t-il d'autre moyen pour redonner ses lecteurs à ce genre si décrié aujourd'hui qu'est la poésie ?

    Pour imprimer ses livres, René Rougerie a continué à utiliser les techniques typographiques à un moment où la recherche de la nouveauté a plongé bien des imprimeurs dans le désarroi. La encore, pas de fuite en avant, il a toujours su éviter les faux-semblants. La aussi, souci de la rigueur, la technique se soumet aux exigences du projet éditorial ; le livre est le reflet de l'attention portée au texte et rien ne doit détourner le lecteur de celui-ci. Éditer, c'est donner à lire et pour cela la typographie reste privilégiée, l'atelier ignore les gadgets numérisés ; plus d'un serait surpris par les matériels encore utilisés, mais qu'importe. Comptent avant tout les livres sortis des presses. Dans ce choix, il n'y a nul passéisme ou culture du vieux métier, si les conditions l'exigent, René Rougerie sait aussi confier la tâche d'impression à d'autres imprimeurs. Reste un catalogue qui a su allier les noms prestigieux à ceux de jeunes auteurs.

    Les époques décadentes ont toujours cultivé le faux-semblant, l'éphémère et l’inauthentique. Notre paysage éditorial est à l'image de l'époque, et c'est bien là la raison de la crise du livre dont on nous rebat les oreilles : ce sont bien la civilisation, la culture qui sont en crise. Heureusement quelques individualités dans leur sphère résistent, explorent d'autres voies, sans bruit, sans cohorte de thuriféraires. René Rougerie est de ceux-là et c'est la leçon essentielle de son expérience. Il ne disserte pas, ne disperse pas son temps en médiatisations inutiles, il fabrique des livres, il crée. Car c'est bien d'une œuvre qu'il s'agit lorsque l'on croise un tel catalogue. Le livre, la création littéraire sont aujourd'hui confrontés à un phénomène qui vaut bien des censures : la loi du marché. Si ceux qui ont encore le souci d'une création authentique laissent faire, elle n'aura bientôt plus de lieu pour s'exprimer. Il a été salutaire qu'une aventure comme celle de René Rougerie existe, parmi d'autres, bien sûr, mais celle-ci a d'exemplaire qu'elle dure – et durera par Olivier – et qu'elle en a suscité d'autres. Je ne peux que leur souhaiter la ténacité dont a fait preuve René Rougerie.

    Yves Prié

    (in Plein Chant n° 54)


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