• Préface de "Soleil mutiplié"

    Préface pour Janine

    (Quel titre au recueil ?)

     

         Il y a chez Janine Mitaud une rhétorique de la blessure : « Debout / Comme coupée en deux / Ma vie à nu (…) le cœur à vif ». Mais cette vulnérabilité est en réalité le préalable à l’écriture poétique car naît « A chaque blessure une soif / Créatrice de sources ». Et le poète de parler comme on exprimerait un fruit gorgé d’encre : « Je coupe avec désir la ténébreuse orange / La belle pourpre la nuit sourd / Le flot d’une fontaine étrange ».

         Deux événements douloureux semblent présider à l’entrée en poésie de Janine Mitaud : le décès prématuré de ses parents et la Seconde Guerre mondiale. Elle naît le 17 juin 1921 en Dordogne dans une famille d’instituteurs. De sa mère, affaiblie par la tuberculose, elle garde peu de souvenirs : des oiseaux de papier que celle-ci lui fabrique, une porte qui l’en sépare, un sourire oublié qu’elle finira par retrouver sur les lèvres de sa petite-fille. De son père, qui écrit des poèmes, elle hérite une sensibilité aux mots et une soif insatiable d’apprendre. Orpheline à quatorze ans, elle poursuit ses études en internat à l’Ecole normale de Périgueux. C’est là qu’elle s’autorise à écrire ses premiers poèmes et qu’elle s’abonne à des revues de poésie. Dès 1940, elle adresse ses textes au poète, éditeur et résistant Pierre Seghers qui encourage des débuts prometteurs. Celui qui n’a pas craint de publier les poètes interdits pendant la guerre est aussi soucieux de donner une voix aux oubliés du monde de l’édition : les jeunes, les femmes, les provinciaux, les étrangers, les inconnus qui, tout talentueux qu’ils soient, ne sont pas des « signatures ». Il publie Hâte de vivre en 1949 puis Départs en 1953. Les premiers recueils de Mitaud sont marqués par une conscience aiguë de la mort et une volonté de témoigner des affres de l’Histoire. Pierre Seghers saluera plus tard l’indignation qui secoue l’auteure :

    Fille de la guérilla, je veux dire de son époque, elle se déchire, se désentrave, crie et se reconstitue, chaque fois plus écorchée, plus vivante. Indomptable avant tout, combat permanent, elle est rigueur et froment, lait de la vie. En elle, les pierres, celles du Larzac intérieur, des hauts châteaux décapités, l’infini des ciels, et le mot juste. Touffe de genêts aussi, rocher que le soleil calcine, miroir solaire où le feu prend, elle attire la lumière noire et la projette, une flamme à dessouder tous les chineurs de bric à brac. (Préface à Danger, Rougerie, 1974.)

         Cet engagement restera présent dans les recueils postérieurs, dont le plus grand nombre sera publié par René Rougerie. Dans des poèmes comme « Six officiers », « Les Rosenberg », « A l’Espagne » ou « Le Camp du Struthof », Janine Mitaud veut donner une voix aux « ombres », aux « visages sans noms », à ceux qui ne sont plus que « vases d’os aigus et clos ». Mais les dissensions politiques et poétiques de l’après-guerre ont montré les limites de l’union créée par la Résistance. Quant à la terrible expérience du nazisme, elle fait douter de la force des mots et de l’humanité même. « Il faut trouver l’arme contre une telle mort », s’écrie le poète. Mais à quelles certitudes se raccrocher ? Où retrouver un élan poétique ? Reste-il une place pour la célébration ? Quelle légitimité peut encore avoir le « je » du poète ?

         Janine Mitaud trouve une réponse dans le retour à un thème traditionnel de la poésie : la contemplation de la nature. Cette dernière lui offre une certitude et une force vitale auxquelles elle se raccroche. Ici, la nature n’est pas réduite à exprimer l’intériorité du poète car ce dernier choisit de s’effacer dans une posture toute jaccottienne. René Char, avec lequel Janine Mitaud entretiendra une longue correspondance amicale, souligne la discrétion de son lyrisme :

    Les poèmes de Janine Mitaud ne doivent qu’à sa nature originale, qu’aux larges étendues qu’elle parcourt d’un cœur fier mais réceptif, tournée vers autrui beaucoup plus que vers la louange prophétique de ses propres sentiments ou le passé trop éprouvé d’initiations devenues souffrance. Nul n’est déçu qui dépose son bouclier pour en rafraîchir la couleur, en contenir l’éloquence, en effacer les exploits. (René Char, avant-propos à L’Echange des colères, Rougerie, 1965.)

         Le biographique est tenu à distance hormis dans quelques poèmes amoureux clairement référencés à Oleg Ibrahimoff, son époux écrivain avec qui elle créera la revue poétique Métamorphoses, ou d’autres consacrés à l’expérience de la maternité. A l’image de la femme aux yeux gris et au délicat sourire dont les collègues enseignants ignoraient l’activité poétique, le « je » est discret et pudique dans les poèmes : « Il n’est pas simple d’habiter sa propre chair / Ni d’ajuster les mues et l’argile à l’esprit ».

         L’humilité est au cœur de l’écriture de Janine Mitaud. Sa poésie est tournée vers la terre et son travail comparé à celui de ses ancêtres paysans. Vient d’abord le temps du soc. Le poète est le laboureur qui trace des sillons dans le sol et attend que s’élèvent les « flèches du blé ». Et il faut accepter la blancheur de la neige car les mots trouvent la force de naître dans la patience de la page. Et il faut garder la certitude que reviendront les beaux jours car « le poète préside à l’été ».

         Vient ensuite le temps de la meule. Elle travaille les mots comme du blé, « farine douce et bale rêche » dont il faut préserver le son. Son mouvement trouve un écho dans celui du cycle des saisons, dans la rotation de la voûte céleste autour de la terre ou dans le ressac sempiternel qui offrent autant de consolations à la finitude humaine.

         Vient enfin le temps du four. Le poète-boulanger pétrit, façonne et laisse lever la pâte avant l’étape finale de la cuisson :

    A chaque four sans me détruire

    Je touche au feu je déteste et j'adore

    L’éclair l’agilité des flammes et des mots.

    Dans une liturgie poétique, les hommes peuvent alors partager enfin des « mots de pain », de ceux qui permettent de recréer un lien perdu entre le monde et les êtres.

     

    Barbara Carreno

     

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       Les Éditions Rougerie, qui ont accompagné le parcours de Janine Mitaud pendant près de cinquante ans, rendent hommage à cette poète injustement méconnue.