•  

    « étant mon propre criminel j'obtiens ma rédemption
    en baisant les lèvres d'une dame blanche
    la route est infinie
    les yeux se ferment
    les paupières sont rouges » (p. 34)

    « je suis au cœur d'un conflit entre ÇA et ÇA
    je suis atteint jour et nuit par un
    ÇA ou par un autre
    atteint par jour et par nuit 
    » (p. 35)

     

    Le précédent recueil de Jean-Claude Leroy (« Toutes tuées » Rougerie 2015) était le plus effarant (malsain et sublime, lucide et halluciné) texte sur la condition féminine lu depuis longtemps – comme trois courts extraits ici le rappelleront :

     

    « et la mère PRISE par passion déchire le ventre de sa fille
    là où – en son ventre – résidait neuf mois la nouvelle femelle
    qui cherchera l'homme à faire des mères
    et à raconter pour attendrir
    pour séduire
    et pour attirer à lui la femme
    des histoires à frémir debout après s'être pendu dans la chambre
    tout droit quand elle est PRISE debout » (p.15)

    « la mère a besoin de la fille de manger la fille
    l'homme n'est qu'une fourchette dans la cellule
     » (p. 30)

    « la mort change la direction
    TOUTES TU
    ÉES par la faute
    LA FAUTE
    elles sont lasses des hommes et des chagrins des hommes
    elles préfèrent la douleur parce que la douleur les préfère
    la douleur DONNE LE TEMPS rend insupportable le temps » (p. 35)

     

    Depuis, franchement, le cœur de notre auteur ne s'est guère arrangé ; mais on oublie volontiers que les poètes sont normalement cinglés et dangereux. On laisse aux humoristes le monopole du délire utile, et aux fanatiques l'entartage d'autrui au vitriol. Ainsi la bêtise agitée et sanglante capte tout le non-sens pour nous permettre tactiquement de croire le noyer avec elle : l'indifférence a ainsi le coup de reins facile et la passe indolore. Mais chez Leroy, l'indifférence souffre (de ne pas pouvoir préférer Scylla à Charybde), peste (de devoir mépriser toutes les différences pour rire, et épargner des crétins que tout oppose) et a honte d'elle-même (son insensibilité à l'insignifiance s'avoue insignifiante) :

     

    « d'être fondée ou non
    d'avoir mijoté ou pas
    elle devrait s'éteindre sans effet

    l'indifférence excite au plus haut point
    comme le cynisme la tristesse la sueur » (p. 26)

     

    Les poètes ont la tête périlleuse parce qu'ils sont logiquement confus (leur rare réceptivité mêle en eux les discours les plus variés de leur temps), rageurs (ils n'admettent de voir penser ni la richesse pour nous ni la pauvreté contre elle-même), et resquilleurs (un prophète faisant la queue à la Poste ou la Sécu en mourrait de honte avant de nous avoir dégrossi l'avenir !). Jean-Claude Leroy est (comme Denis Montebello, comme Olivier Deschizeaux) de ceux-là, adeptes de la fougue instruite et venimeuse. Lui, c'est Léon Bloy à Mediapart, Deleuze grimé en Léo Ferré, Sloterdijk roulant Onfray dans un tapis, Jean-Claude Michéa version boxe-thaï, ou Michaux zadiste. Ce n'est donc pas un ange commode, ni non plus un polémiste de salon : il est déjà trop vieux, ou revient de trop loin (des Indes, de la photographie, de Différence et répétition...) pour prendre la pose en pleine Apocalypse.

     

    « Battu contre ÇA
    au lieu d'accepter
    au lieu d'embrasser
    au lieu de dormir
    une vérité m'avale, j'écarte les bras
    battu contre ÇA » (p. 52)

     

    Le titre du recueil (ÇA contre ÇA) gardera pour moi son énigme jusqu'au bout. Je vois bien que la puissance de vie, comme chez Schopenhauer, en est réduite (par Ciel vide) à s'affronter et se dévorer elle-même ; je reconnais la puissante originalité du thème abordé par Leroy (non pas ce qu'est le Ça, mais comment il est vécu, comment le principe pulsionnel de vie est réellement reçu en nous, par quelle gymnastique l'être traite en l'homme son propre fonds !) ; j'admire l'espèce de franchise ontologique, qui n'édulcore pas en libido – en investissements voyants et tarifés – ni en conatus – en bougeotte inspirée et expressive vélocité – l'anonyme, aveugle, inerte et irréductible âpreté du ÇA ; j'aime encore que le ça ne finisse jamais ici ses phrases, puisqu'il ne peut s'entendre penser :

     

    « tandis qu'un rire de fond
    tandis qu'une lame
    tandis que ÇA. » (p. 36)

     

    Mais où (en chacun, entre nous, entre la vie et le monde ?) a lieu ce combat ? S'agit-il d'ailleurs, entre ÇA et ÇA, d'un combat d'abord ? (« contre », n'est-ce pas plutôt au contact comme face contre terre, en comparaison comme cent contre un, ou haute-contre, en échange de comme contrefaçon ou contrepèterie ? Comment lire le « battu contre ÇA » cité plus haut ?). Et s'il y a d'abord et surtout lutte, lutte sans fin et sans appel, lutte vraiment finale, comment arbitrer un champ de bataille visible de ses seuls morts ? Comment dans l'éternel peser des motifs que tous les protagonistes auront oubliés ?

     

    « « je suis le lieu d'un combat sourd et répété
    j'ignore qui la raison et quoi les protagonistes

    pas quelqu'un, pas quelque chose, pas un régiment, pas une cinquième colonne, un service spécial, une milice clandestine, rien n'est affiché dans le havre, je suis le champ d'une vérité en cours d'affirmation sans preuve, labourage objectif autopersuadé

    j'accouche d'un poisson rouge tous les vingt-huit jours et je serre les dents devant les images.
    la mort ne viendra pas, elle est à l'origine à quatre pattes, vautrée les yeux ouverts sur tout à la fois
    l'indiscernable dédicace à l'absence » (p. 52)

     

    Et qui, dans ce magma meuble et maladif, pour sonner aux morts ?

     

    « les sacs d'archives abandonnées
    et personne pour apprendre à pourrir par le stylo
    un chaos sans égarement, rêves noirs,
    une lave perpétuellement molle
    et glacée » (p. 40) 

     

    C'est un esprit douloureux et inquiétant, vraiment. On est ici aux antipodes de tout « sentiment océanique » : l'intégration sereine dans un Grand-Tout, la mort certaine dans l'univers nous évitant toujours d'en être orphelin, chacun n'étant qu'une goutte mais tous formant flot etc., tout ça n'est pas le fort de notre auteur. On serait plutôt, pardon du contraste douteux, dans une « sensation méditerranéenne », où des vies désintégrées viennent logiquement échouer sur nos plages, où le flot des presque-tous déshérités submergera notre Grand-Rien. Et les abris cryogéniques du transhumanisme seront vite débranchés !

     

    Mais Jean-Claude Leroy est un immense auteur ; le lisant, on ne croira décidément plus que la mort apporte avec elle de quoi la penser. Cet écrivain est un fraternel épouvantail, c'est Héraclite revenu par Notre-Dame-des-Landes.

    La lucidité qui le tue ne nous épargnera guère, mais n'est-ce pas justice ?

     

    « au cœur des mots crus
    la fiction heureusement enivre

    la troisième personne rattrape la première
    sans même lui dire tu

    tout le réel, rien que lui, dans mon je
    essoufflé » (p.60)

     

    Marc Wetzel (mai 18)


  •  

     

    « étant mon propre criminel j'obtiens ma rédemption
    en baisant les lèvres d'une dame blanche
    la route est infinie
    les yeux se ferment
    les paupières sont rouges » (p. 34)

    « je suis au cœur d'un conflit entre ÇA et ÇA
    je suis atteint jour et nuit par un
    ÇA ou par un autre
    atteint par jour et par nuit 
    » (p. 35)

     

    Le précédent recueil de Jean-Claude Leroy (« Toutes tuées » Rougerie 2015) était le plus effarant (malsain et sublime, lucide et halluciné) texte sur la condition féminine lu depuis longtemps – comme trois courts extraits ici le rappelleront :

     

    « et la mère PRISE par passion déchire le ventre de sa fille
    là où – en son ventre – résidait neuf mois la nouvelle femelle
    qui cherchera l'homme à faire des mères
    et à raconter pour attendrir
    pour séduire
    et pour attirer à lui la femme
    des histoires à frémir debout après s'être pendu dans la chambre
    tout droit quand elle est PRISE debout » (p.15)

    « la mère a besoin de la fille de manger la fille
    l'homme n'est qu'une fourchette dans la cellule
     » (p. 30)

    « la mort change la direction
    TOUTES TU
    ÉES par la faute
    LA FAUTE
    elles sont lasses des hommes et des chagrins des hommes
    elles préfèrent la douleur parce que la douleur les préfère
    la douleur DONNE LE TEMPS rend insupportable le temps » (p. 35)

     

    Depuis, franchement, le cœur de notre auteur ne s'est guère arrangé ; mais on oublie volontiers que les poètes sont normalement cinglés et dangereux. On laisse aux humoristes le monopole du délire utile, et aux fanatiques l'entartage d'autrui au vitriol. Ainsi la bêtise agitée et sanglante capte tout le non-sens pour nous permettre tactiquement de croire le noyer avec elle : l'indifférence a ainsi le coup de reins facile et la passe indolore. Mais chez Leroy, l'indifférence souffre (de ne pas pouvoir préférer Scylla à Charybde), peste (de devoir mépriser toutes les différences pour rire, et épargner des crétins que tout oppose) et a honte d'elle-même (son insensibilité à l'insignifiance s'avoue insignifiante) :

     

    « d'être fondée ou non
    d'avoir mijoté ou pas
    elle devrait s'éteindre sans effet

    l'indifférence excite au plus haut point
    comme le cynisme la tristesse la sueur » (p. 26)

     

    Les poètes ont la tête périlleuse parce qu'ils sont logiquement confus (leur rare réceptivité mêle en eux les discours les plus variés de leur temps), rageurs (ils n'admettent de voir penser ni la richesse pour nous ni la pauvreté contre elle-même), et resquilleurs (un prophète faisant la queue à la Poste ou la Sécu en mourrait de honte avant de nous avoir dégrossi l'avenir !). Jean-Claude Leroy est (comme Denis Montebello, comme Olivier Deschizeaux) de ceux-là, adeptes de la fougue instruite et venimeuse. Lui, c'est Léon Bloy à Mediapart, Deleuze grimé en Léo Ferré, Sloterdijk roulant Onfray dans un tapis, Jean-Claude Michéa version boxe-thaï, ou Michaux zadiste. Ce n'est donc pas un ange commode, ni non plus un polémiste de salon : il est déjà trop vieux, ou revient de trop loin (des Indes, de la photographie, de Différence et répétition...) pour prendre la pose en pleine Apocalypse.

     

    « Battu contre ÇA
    au lieu d'accepter
    au lieu d'embrasser
    au lieu de dormir
    une vérité m'avale, j'écarte les bras
    battu contre ÇA » (p. 52)

     

    Le titre du recueil (ÇA contre ÇA) gardera pour moi son énigme jusqu'au bout. Je vois bien que la puissance de vie, comme chez Schopenhauer, en est réduite (par Ciel vide) à s'affronter et se dévorer elle-même ; je reconnais la puissante originalité du thème abordé par Leroy (non pas ce qu'est le Ça, mais comment il est vécu, comment le principe pulsionnel de vie est réellement reçu en nous, par quelle gymnastique l'être traite en l'homme son propre fonds !) ; j'admire l'espèce de franchise ontologique, qui n'édulcore pas en libido – en investissements voyants et tarifés – ni en conatus – en bougeotte inspirée et expressive vélocité – l'anonyme, aveugle, inerte et irréductible âpreté du ÇA ; j'aime encore que le ça ne finisse jamais ici ses phrases, puisqu'il ne peut s'entendre penser :

     

    « tandis qu'un rire de fond
    tandis qu'une lame
    tandis que ÇA. » (p. 36)

     

    Mais où (en chacun, entre nous, entre la vie et le monde ?) a lieu ce combat ? S'agit-il d'ailleurs, entre ÇA et ÇA, d'un combat d'abord ? (« contre », n'est-ce pas plutôt au contact comme face contre terre, en comparaison comme cent contre un, ou haute-contre, en échange de comme contrefaçon ou contrepèterie ? Comment lire le « battu contre ÇA » cité plus haut ?). Et s'il y a d'abord et surtout lutte, lutte sans fin et sans appel, lutte vraiment finale, comment arbitrer un champ de bataille visible de ses seuls morts ? Comment dans l'éternel peser des motifs que tous les protagonistes auront oubliés ?

     

    « « je suis le lieu d'un combat sourd et répété
    j'ignore qui la raison et quoi les protagonistes

    pas quelqu'un, pas quelque chose, pas un régiment, pas une cinquième colonne, un service spécial, une milice clandestine, rien n'est affiché dans le havre, je suis le champ d'une vérité en cours d'affirmation sans preuve, labourage objectif autopersuadé

    j'accouche d'un poisson rouge tous les vingt-huit jours et je serre les dents devant les images.
    la mort ne viendra pas, elle est à l'origine à quatre pattes, vautrée les yeux ouverts sur tout à la fois
    l'indiscernable dédicace à l'absence » (p. 52)

     

    Et qui, dans ce magma meuble et maladif, pour sonner aux morts ?

     

    « les sacs d'archives abandonnées
    et personne pour apprendre à pourrir par le stylo
    un chaos sans égarement, rêves noirs,
    une lave perpétuellement molle
    et glacée » (p. 40) 

     

    C'est un esprit douloureux et inquiétant, vraiment. On est ici aux antipodes de tout « sentiment océanique » : l'intégration sereine dans un Grand-Tout, la mort certaine dans l'univers nous évitant toujours d'en être orphelin, chacun n'étant qu'une goutte mais tous formant flot etc., tout ça n'est pas le fort de notre auteur. On serait plutôt, pardon du contraste douteux, dans une « sensation méditerranéenne », où des vies désintégrées viennent logiquement échouer sur nos plages, où le flot des presque-tous déshérités submergera notre Grand-Rien. Et les abris cryogéniques du transhumanisme seront vite débranchés !

     

    Mais Jean-Claude Leroy est un immense auteur ; le lisant, on ne croira décidément plus que la mort apporte avec elle de quoi la penser. Cet écrivain est un fraternel épouvantail, c'est Héraclite revenu par Notre-Dame-des-Landes.

    La lucidité qui le tue ne nous épargnera guère, mais n'est-ce pas justice ?

     

    « au cœur des mots crus
    la fiction heureusement enivre

    la troisième personne rattrape la première
    sans même lui dire tu

    tout le réel, rien que lui, dans mon je
    essoufflé » (p.60)

     

    Marc Wetzel (mai 18)


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    « Dire pour s’en sortir / et marcher dehors / à l’endroit et à l’envers de la douleur », Jean-Claude Leroy.

     

    Si dans Aléa second, son précédent recueil, Jean-Claude Leroy offrait des séquences ramassées, faites de poèmes brefs dans lesquels l’émotion restait maintenue à distance grâce à un sens de l’ellipse et de la suggestion extrêmement bien ajusté, il en va, avec les longs poèmes qui composent Toutes tuées, tout autrement. Sa voix devient soudain ample et soutenue. Elle donne libre cours à des douleurs qu’il ne peut garder infiniment en lui. Il ne se contente pas de les exprimer en les jetant sur le papier. Il explore leurs contours, les place dans le contexte où elles ont pu proliférer et touche du doigt des plaies qui demeurent à vif.

    « Toute mon histoire personnelle se résume à ce "laisser prendre" réclamé à hauts cris et jamais entendu par celle qui – à ce moment-là – me faisait grâce de...
    enfin celle qui allait se tuer bien plus tard
    mais pas assez encore pour que je fusse épargné des secousses post-mortem. »

    Prendre la parole, la lancer sur les routes fiévreuses de l’oralité, lui donner corps, lui impulser un rythme syncopé ou lancinant, ne peut, chez lui, s’envisager sans expulser enfin ce trop-plein de non-dits qui abîment tant en-dedans. Cet amas de souffrance rentrée, il s’en doute, et le dis avec violence parfois, n’est pas inhérent à sa propre personne. La douleur et l’injustice sont à l’œuvre partout. Les femmes « prises » et « toutes tuées » qu’il évoque dans le long et terrible premier poème qui ouvre le livre ne sont plus là pour le confirmer mais les mots qu’il emploie et tisse pour les remettre debout, de ce côté-ci de la terre, sont assez poignants et âpres pour qu’elles restent à jamais présentes au monde.

    « dans l’Inde colorée des dieux innombrables, dans Athéna, cité à la chouette, ou dans Sparte,
    dans les forêts riches de Bornéo ou du Costa Rica, dans les déserts de Mahave ou de Gobi
    dans la Chine centralisée, le Japon, le Mexique, l’Angleterre, dans la vallée du Nil ou du Zaïre
    du Rio Negro, du fleuve Amour,
    sur tous les continents et jusqu’au fond des rêves
    partout
    de tout temps
    elles se sont toutes tuées
    les femmes prises se sont toutes tuées. »

    Il y a beaucoup de tension dans ces "textes à dire". Jean-Claude Leroy s’empare de la langue et la travaille avec une souplesse d’expression qui l’aide à la tordre, à la brasser, à la faire charrier ce dont il s’allège. Cela touche à sa difficulté d’être et de se mouvoir dans un monde où le collectif prime, écrasant celui qui, par sa personnalité même, n’a jamais voulu prendre place à bord de ce train infernal qui s’arrête pourtant périodiquement à sa hauteur pour l’inviter à rejoindre les passagers qui s’y entassent. Son besoin de solitude, son attirance pour la flânerie, son envie de mener sa réflexion posément et sa soif de liberté lui demandent de laisser passer son tour. Ce qu’il fait volontiers. Se souvenant que son aversion pour le normatif et le garde-à-vous de rigueur ne date pas d’hier.

    « je nage debout dans une mer incapable
    l’école me couche me cache me casse
    dehors la cour derrière le cimetière le froid
    un seul mot m’écoute avec son bec
    carreau sale brisé d’azur j’entends un chant
    j’entends ma cause clamer à cru
    impossible à dire ce susurrement me serre
    la gorge du sens s’écoule droite
    les griffes de la vie ne s’attachent plus à la nuque
    les organes de la langue dévalent toutes les craintes
    rassemblent ta bouche avec les mots trouvés qui errent
    la maîtresse te pousse avec la craie
    tu vas parler oui ou merde ! »

    Ces textes rudes, portés par un rythme élevé, dû à un souffle de grande ampleur, viennent de loin. En se frottant à l’air libre, ils martèlent, pêle-mêle, et entre autres, les révoltes, réflexions, blessures, souffrances, déceptions, sentiments contraires et convictions bien affirmées qui jalonnent, au fil du temps, le long cheminement intérieur d’un homme à la gorge souvent nouée.

    Jacques Josse, le 13 novembre 2015, sur le site Remue.net 

     

     

    « Toutes tuées » est le premier recueil de Jean-Claude Leroy que je lis. Mais je sais qu’il a écrit différemment ses poèmes précédents. J’ai été sensible au vers ample et généreux qui caractérise ce nouveau livre. Jean-Claude Leroy dénonce la situation faite aux femmes sur un mode lyrique qui ne refuse pas le rythme ni la répétition (ainsi ici, le mot pris et ses dérivés), des femmes qui sont destinées à être mères avant tout. La vulgarité n’est pas exclue de ces vers : cul, couilles, pisser, bander, sucer… Le machisme qui est responsable de cette situation en est à l’origine ; l’homme n’est plus qu’un « escroc social / qui tient d’avance toutes les cartes à jouer à la poupée qui pisse vertical / tandis qu’elle s’accroupit et suce le gland du miracle ». C’est toute une civilisation qui est ainsi dénoncée avec vigueur, une civilisation où les femmes jouent un rôle qui satisfait les hommes. Même la religion dominante est égratignée au passage avec cette allusion aux « mystères de la trinité ». Jean-Claude Leroy ne s’épargne pas, il ne tait pas ses responsabilités : « Écœuré du geste de PRENDRE / je peux bien me plaindre et m’accuser / sans cesser de recommencer pour étourdir l’enfance microcosmique »… C’est qu’il n’est pas dupe, il sait qu’on peut faire « l’amour avec excuse / excuse d’un jouir… » même si cet amour peut conduire à la procréation. Ce long poème qui donne son titre au recueil raconte toutes ces choses. Mais à trop mettre en lumière la relation mère / fille qui ont intériorisé la « mission » imposée par le mâle, le poète n’oublie-t-il pas quelque peu la responsabilité de l’homme conforté(e) par un système économique inique ? Je me trompe peut-être en posant cette question… Mais peut-être pas tant que ça car le système est prégnant et la domination des femmes ne change rien au sort des autres femmes ! "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !", et peu importe votre sexe ! Et si Jean-Claude Leroy prenait la parole pour les femmes, toutes les femmes (même les dominatrices du dit système ou de la politique) ? Reste que le discours « psychanalytique » (pp 38-39) est un obstacle auquel je me heurte. C’est vrai que le passage du JE au IL vient brouiller le discours ; c’est que, fort justement, Jean-Claude Leroy se place dans la caste des hommes… Mais, je veux en demeurer à ce « MOI TOUS LES HOMMES » qui épouse la cause des femmes.
    « Toutes tuées » est complété par 3 « autres textes à dire », moins longs. Jacques Josse, qui a publié « Corrige la mort » en 2003 dans sa collection Wigwam, écrit de ces textes à dire qu’ils sont « rudes, portés par un rythme élevé, dû à un souffle de grande ampleur » (sur le site remue.net). Il sait de quoi il parle et je ne le répéterai pas tant le jugement est juste. J’ajouterai seulement que Jean-Claude Leroy semble préférer l’oralité à la lecture silencieuse et que j’apprécie ces deux vers ironiques « en haut du portail la jolie maxime / "boustifaille et loisir, consommer rend libre" » qui résument admirablement la société dans laquelle nous vivons… J’aime cette image de l’abuseur public qui dit bien les choses, ici et maintenant. Et j’aime cet humour qui n’hésite pas à se prendre pour cible…

    Lucien Wasselin, sur le site Texture


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    « Dire pour s’en sortir / et marcher dehors / à l’endroit et à l’envers de la douleur », Jean-Claude Leroy.

     

    Si dans Aléa second, son précédent recueil, Jean-Claude Leroy offrait des séquences ramassées, faites de poèmes brefs dans lesquels l’émotion restait maintenue à distance grâce à un sens de l’ellipse et de la suggestion extrêmement bien ajusté, il en va, avec les longs poèmes qui composent Toutes tuées, tout autrement. Sa voix devient soudain ample et soutenue. Elle donne libre cours à des douleurs qu’il ne peut garder infiniment en lui. Il ne se contente pas de les exprimer en les jetant sur le papier. Il explore leurs contours, les place dans le contexte où elles ont pu proliférer et touche du doigt des plaies qui demeurent à vif.

    « Toute mon histoire personnelle se résume à ce "laisser prendre" réclamé à hauts cris et jamais entendu par celle qui – à ce moment-là – me faisait grâce de...
    enfin celle qui allait se tuer bien plus tard
    mais pas assez encore pour que je fusse épargné des secousses post-mortem. »

    Prendre la parole, la lancer sur les routes fiévreuses de l’oralité, lui donner corps, lui impulser un rythme syncopé ou lancinant, ne peut, chez lui, s’envisager sans expulser enfin ce trop-plein de non-dits qui abîment tant en-dedans. Cet amas de souffrance rentrée, il s’en doute, et le dis avec violence parfois, n’est pas inhérent à sa propre personne. La douleur et l’injustice sont à l’œuvre partout. Les femmes « prises » et « toutes tuées » qu’il évoque dans le long et terrible premier poème qui ouvre le livre ne sont plus là pour le confirmer mais les mots qu’il emploie et tisse pour les remettre debout, de ce côté-ci de la terre, sont assez poignants et âpres pour qu’elles restent à jamais présentes au monde.

    « dans l’Inde colorée des dieux innombrables, dans Athéna, cité à la chouette, ou dans Sparte,
    dans les forêts riches de Bornéo ou du Costa Rica, dans les déserts de Mahave ou de Gobi
    dans la Chine centralisée, le Japon, le Mexique, l’Angleterre, dans la vallée du Nil ou du Zaïre
    du Rio Negro, du fleuve Amour,
    sur tous les continents et jusqu’au fond des rêves
    partout
    de tout temps
    elles se sont toutes tuées
    les femmes prises se sont toutes tuées. »

    Il y a beaucoup de tension dans ces "textes à dire". Jean-Claude Leroy s’empare de la langue et la travaille avec une souplesse d’expression qui l’aide à la tordre, à la brasser, à la faire charrier ce dont il s’allège. Cela touche à sa difficulté d’être et de se mouvoir dans un monde où le collectif prime, écrasant celui qui, par sa personnalité même, n’a jamais voulu prendre place à bord de ce train infernal qui s’arrête pourtant périodiquement à sa hauteur pour l’inviter à rejoindre les passagers qui s’y entassent. Son besoin de solitude, son attirance pour la flânerie, son envie de mener sa réflexion posément et sa soif de liberté lui demandent de laisser passer son tour. Ce qu’il fait volontiers. Se souvenant que son aversion pour le normatif et le garde-à-vous de rigueur ne date pas d’hier.

    « je nage debout dans une mer incapable
    l’école me couche me cache me casse
    dehors la cour derrière le cimetière le froid
    un seul mot m’écoute avec son bec
    carreau sale brisé d’azur j’entends un chant
    j’entends ma cause clamer à cru
    impossible à dire ce susurrement me serre
    la gorge du sens s’écoule droite
    les griffes de la vie ne s’attachent plus à la nuque
    les organes de la langue dévalent toutes les craintes
    rassemblent ta bouche avec les mots trouvés qui errent
    la maîtresse te pousse avec la craie
    tu vas parler oui ou merde ! »

    Ces textes rudes, portés par un rythme élevé, dû à un souffle de grande ampleur, viennent de loin. En se frottant à l’air libre, ils martèlent, pêle-mêle, et entre autres, les révoltes, réflexions, blessures, souffrances, déceptions, sentiments contraires et convictions bien affirmées qui jalonnent, au fil du temps, le long cheminement intérieur d’un homme à la gorge souvent nouée.

    Jacques Josse, le 13 novembre 2015, sur le site Remue.net 

     

     

    « Toutes tuées » est le premier recueil de Jean-Claude Leroy que je lis. Mais je sais qu’il a écrit différemment ses poèmes précédents. J’ai été sensible au vers ample et généreux qui caractérise ce nouveau livre. Jean-Claude Leroy dénonce la situation faite aux femmes sur un mode lyrique qui ne refuse pas le rythme ni la répétition (ainsi ici, le mot pris et ses dérivés), des femmes qui sont destinées à être mères avant tout. La vulgarité n’est pas exclue de ces vers : cul, couilles, pisser, bander, sucer… Le machisme qui est responsable de cette situation en est à l’origine ; l’homme n’est plus qu’un « escroc social / qui tient d’avance toutes les cartes à jouer à la poupée qui pisse vertical / tandis qu’elle s’accroupit et suce le gland du miracle ». C’est toute une civilisation qui est ainsi dénoncée avec vigueur, une civilisation où les femmes jouent un rôle qui satisfait les hommes. Même la religion dominante est égratignée au passage avec cette allusion aux « mystères de la trinité ». Jean-Claude Leroy ne s’épargne pas, il ne tait pas ses responsabilités : « Écœuré du geste de PRENDRE / je peux bien me plaindre et m’accuser / sans cesser de recommencer pour étourdir l’enfance microcosmique »… C’est qu’il n’est pas dupe, il sait qu’on peut faire « l’amour avec excuse / excuse d’un jouir… » même si cet amour peut conduire à la procréation. Ce long poème qui donne son titre au recueil raconte toutes ces choses. Mais à trop mettre en lumière la relation mère / fille qui ont intériorisé la « mission » imposée par le mâle, le poète n’oublie-t-il pas quelque peu la responsabilité de l’homme conforté(e) par un système économique inique ? Je me trompe peut-être en posant cette question… Mais peut-être pas tant que ça car le système est prégnant et la domination des femmes ne change rien au sort des autres femmes ! "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !", et peu importe votre sexe ! Et si Jean-Claude Leroy prenait la parole pour les femmes, toutes les femmes (même les dominatrices du dit système ou de la politique) ? Reste que le discours « psychanalytique » (pp 38-39) est un obstacle auquel je me heurte. C’est vrai que le passage du JE au IL vient brouiller le discours ; c’est que, fort justement, Jean-Claude Leroy se place dans la caste des hommes… Mais, je veux en demeurer à ce « MOI TOUS LES HOMMES » qui épouse la cause des femmes.
    « Toutes tuées » est complété par 3 « autres textes à dire », moins longs. Jacques Josse, qui a publié « Corrige la mort » en 2003 dans sa collection Wigwam, écrit de ces textes à dire qu’ils sont « rudes, portés par un rythme élevé, dû à un souffle de grande ampleur » (sur le site remue.net). Il sait de quoi il parle et je ne le répéterai pas tant le jugement est juste. J’ajouterai seulement que Jean-Claude Leroy semble préférer l’oralité à la lecture silencieuse et que j’apprécie ces deux vers ironiques « en haut du portail la jolie maxime / "boustifaille et loisir, consommer rend libre" » qui résument admirablement la société dans laquelle nous vivons… J’aime cette image de l’abuseur public qui dit bien les choses, ici et maintenant. Et j’aime cet humour qui n’hésite pas à se prendre pour cible…

    Lucien Wasselin, sur le site Texture


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    Je m’aperçois en consultant l’onglet Inventaire sur notre site, que j’ai publié Jean-Claude Leroy pas moins de treize fois dans le Choix de Décharge ! Pas loin du record…. Le recueil se compose de quintils, et l’auteur propose toutes les combinaisons possibles avec cette strophe impaire : tercet + distique, double distique + monostiche, monostiche + tercet + monostiche, d’autres encore avec les mêmes données dans un ordre différent, au final, il en manque deux : quatrain + monostiche et quintil non séquencé. On est en droit de s’interroger sur ce choix de formes courtes, où chaque vers pourrait s’individualiser, à la limite de l’aphorisme, et lorsqu’il est inclus dans une strophe, distique ou tercet, il semble souvent distinct de la suite. Il est rare qu’on saisisse une suite sémantique, enjambée : sur des murs de tessons et d’azur coagulé / tu rampes souvent, et saignes. Quelquefois l’unité du vers lui-même paraît remise en cause : se pousser du col et noir de rire Jean-Claude Leroy pour corser le tout n’hésite pas à employer des termes peu usités : ressui ou cassine, par exemple, ce qui confère d’autant plus d’étrangeté à ses textes qui ne se laissent pas appréhender facilement. Chaque poème forme une boule énigmatique, avec ses vers comme des dards. L’œil cherche à percer l’hermétisme des formules, fasciné par leur rondeur violente et impénétrable. En dépassant la forme ramassée et l’éclat sec des mots, on lit un règlement de comptes avec la vie et le temps qui ne fait pas de cadeau. La seconde partie : « nuit élastique » donne plus d’air au langage, les formes varient comme la longueur des vers, on ne fait plus effort sur un schéma fixe l’orchestre des hachures coupe le trait unique Le fond demeure identique avec ce débit au couteau, cette précision chirurgicale de la pensée heurtée qui explique les errata d’entrée de livre. On a affaire à une écriture à fragmentation. Où la vision des choses bouscule et paralyse. La poésie de Jean-Claude Leroy dans ses syncopes et fulgurances résonne longuement. On pourrait également parler de poésie fragmentaire ou de poésie écrasée.
     
    Jacques Morin, in Décharge n°158 (juin 2013)
     
     
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    Filtrer le peu, l’infime d’un présent au monde (et aux autres) en puisant dans sa mémoire ce qui reste à vif, ce que l’oubli n’a pas réussi à effacer semble être au centre de ce que tente de transmettre, en équilibre sur un fil très tendu, Jean-Claude Leroy.

    « corps accroché à l’image
    brouillard des cellules
    glace crevée par le désir

    sur des murs de tessons et d’azur coagulé
    tu rampes souvent, et saignes »

    Trouver assez de force pour tenir et avancer ne peut se faire sans multiplier les retours sur soi, sans interroger son corps, sans y associer plaintes, plaisirs et blessures, sans s’en aller, de temps à autre, « pleurer aux arbres », sans extraire de ce chantier à ciel ouvert les mots qui devront ensuite se toucher et se frotter pour produire un déclic, un poème, une présence. C’est ce genre de fusible qu’il répare et branche dans l’obscurité d’un livre qui donne de la lumière par éclats brefs et successifs, en touchant des fils dénudés et des prises dissimulées, sur terre ou dans le désert, voire même dans « l’ancien garage des solitudes ». Çà et là, des souvenirs affleurent. L’enfance n’est jamais loin. Le corps non plus, qui quémande, cherche à revivre ces secousses intenses et fulgurantes qui le font vibrer.

    « être ce rien qui leste le temps
    corps noyé sec sur l’étal de l’ennui

    prêt à jouir d’une lame, devenir fragment »

    Jean-Claude Leroy associe ces fragments d’une façon particulière. Il n’y a pas chez lui besoin de suite et de continuité mais des décrochages réguliers, des télescopages naturels (et très subtils) d’un vers l’autre avec, à chaque fois, limitant les césures, un point de suture (ou de jonction) qui permet à l’image, à l’intuition, à l’imprévu, à l’être et à son ressenti de se caler dans un même poème. 

    Jacques Josse, le 19 juin 2013, sur le site  Remue.net →

     

     





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