• Dans sa peau d’ours voyant, Olivier Deschizeaux !

     

    « Que faire de ce monde sinon chanter les icônes arpentées, tu te loges en mes nerfs, moribonde nativité. » 1

    « La police des pensées s’offre-t-elle la dégustation de mes nerfs sur la même nappe de sang, sommes-nous les résidents d’un même pays imaginaire ?  » 2

    Sans doute est-il inconvenant d’évoquer parfois un pur poète. Sans doute le vent se lave-t-il lui-même de tout mélange. Pourtant il faut bien signaler les lumières et que chacun ait ensuite l’audace d’aller chercher où elles sont. La voix d’Olivier Deschizeaux, faisceau inlassable, balaie de visions ou voyages pages et consciences, c’est une chance rare pour le lecteur que d’être embarqué par ce souffle palpable, fruit d’une écriture hallucinée, terriblement humaine.

    « Les plus hautes tours ne peuvent comprendre la taille de mon décès. »3

    Écriture inspirée qui n’hésite pas à faire fi des limites sensées, et l’on songe à ce « et j’ai vu ce que l’homme a cru voir » de Rimbaud sur son bateau, tant ici l’expérience intérieure s’impose. Deschizeaux, goutte d’eau, développe des océans qu’il a connus ou connaît en les disant. Quand la poésie en vue brille surtout par sa sécheresse, sa froideur objective, en voici une qui – sans pour autant rassurer, bien au contraire – accueille et incarne. Car j’ai bien le droit, moi aussi, lecteur, d’être visionnaire, d’esquisser des fresques dans des grottes d’où l’espèce ne se sortira pas, incapable d’assez d’ivresse ou de modestie. Je lis Deschizeaux et je vois avec lui ce qu’il voit, à partir de cette douleur-là qui embrasse l’univers.

    Les doctes évidemment s’en défieront, ils ne savent faire qu’avec les choses, pas avec les êtres, alors se préfèrent ignares, c’est leur talent à eux, qui est partout, nourri de morgue et de médailles. Laissons-les à leur circonspection.

    « Cancre d’une autre vie, je suis un bardamu aux allures de génie libre.

    Les cadres de nos portraits pourrissent au paradis.

    J’ai perdu au revolver.

    Il me faut soulager le fer.

    Je surveille les geôles entre minuit et midi, de quoi perdre l’esprit.

    L’âpre silence fait raison là où le naufrage de l’âme et du corps fait cène. » 4

    Lionel Bourg, dans une belle préface à L’Herbe noire, rapprochait le jeune poète lyonnais de Maurice Blanchard (tellement absent des coteries de son époque qu’il en reste oublié de nos jours). Même combustion majuscule, lucidité d’outre mental, même force élémentaire, essentielle clandestinité qui le fait naître en pure poésie.

    « Hors société animale, tout souscrit à s’y méprendre aux méandres bleus que dépeint le cercle du fou. »5

    D’une totale amplitude le champ où se magnétise la voix du poète. La présence des orbes sacrés, des lieux sidéraux, le visage de la bête aussi bien que les bêtes, l’univers de Deschizeaux n’oublie rien, il est immense et dense d’une source inépuisable, d’être au cœur de la machine-conscience qui capte les rayons de tout lexique.

    « Comme un mégot rougi je rejoins la nuit profonde. » 6

    Olivier Deschizeaux est un des grands poètes de ce temps, il faut le dire et le redire (cf. un premier billet ici), le lire en tremblant, en chantant ou en pleurant, c’est qu’alors on boit de ce lait primordial qui nourrit la fable inarrêtable, de ce venin d’éternité qui donne à voir, même au pied d’un mur aveugle.

    « Gloire à l’ombre en corps, père du siècle binaire.

    je marche seul dans le couloir obscur, ah cieux intimes aux embruns de sang, où donc sont allés mourir nos jeunesses, nos enfances, et nos solitudes, lorsque nous étions bleus de lune.

    Ton naufrage est le village de mes chansons, frère des eaux pauvres et tes six-cordes ne portent-elles pas l’emblème des chaumières dérobées aux aubes.

    Tu t’abandonnes à moi en ce miroir qu’est mon regard, ma plume se jette en une encre désertée. »7

     

     Jean-Claude Leroy
    Blog (Outre l'écran) sur Mediapart, ici

     ***

     

    1   Olivier Deschizeaux, Ours, éditions Rougerie, 2018, p. 55.
    2   Olivier Deschizeaux, La nuit profonde, éditions de L’Arbre, 2017.
    3   Olivier Deschizeaux, Ours, éditions Rougerie, 2018, p. 15.
    4   Olivier Deschizeaux, Ours, éditions Rougerie, 2018, p. 54.
    5   Olivier Deschizeaux, Ours, éditions Rougerie, 2018, p. 38.
    6   Olivier Deschizeaux, La nuit profonde, éditions de L’Arbre, 2017.
    7   Olivier Deschizeaux, Ours, éditions Rougerie, 2018, p. 57.

     

    De


  • « La Vie atteinte », le titre est magnifique pour dire le recueil de la maturité d'un poète qui a touché à la sérénité de l'âge. Car cette vie « atteinte », c'est bien sûr la vie abîmée, fragilisée, diminuée peut-être, cette vie à laquelle le temps a malheureusement attenté, mais c'est aussi la vie qu'on a attendue et qui est enfin venue telle qu'on la voulait, que l'on a su rejoindre comme un rivage ou comme une dimension nouvelle, par et dans la poésie. Parole de sagesse que cette poésie, où le renoncement est une acceptation, l'impossibilité une mesure des choses, la mélancolie une certaine joie :

     

    Me voilà à nouveau aujourd'hui

    déménageur de ma fatigue

    cherchant l'escalier à monter ou à descendre

    avec ce poids dont on ne se défait

    ni en haut ni en bas.

    Parfois, par miracle, il n'y a

    ni escalier ni maison ni rues ni ville :

    il n'y a autour de moi que du ciel.

    Je m'y allonge,

    j'étends mes bras hors de ma fatigue

    jusqu'à ce qu'ils deviennent des ailes.

    Je sais que je ne rêve pas.

    Je sais que je ne vole pas.

     

    Rares sont les poètes capables d'atteindre à une telle simplicité sans tomber dans la platitude, ceux capables d'arriver à une telle qualité d'émotion sans mièvrerie. C'est que la poésie ici ne triche pas avec ses pouvoirs, ne se paie pas de mots ni ne se berce d'illusions. C'est que l'image poétique ne cherche pas à faire advenir ce qui ne se peut pas, mais tient ensemble l'absence et la présence, le désir et la désillusion, la fuite des choses et l'adieu content à ce qui s'en va. Ainsi l'ombre et la lumière, l'eau et la soif, le souvenir et l'oubli jouent-ils ensemble dans ce recueil non pas comme des forces en opposition, mais comme les thèmes d'une alliance et d'une même allégeance à ce qui emporte la vie au loin. Toujours chez Mathé ce qui est passé, ou ce qui est perdu d'avance dans ce qui est présent, ce qui est disparu ou voué à disparaître, n'est pas à reconquérir ni même à regretter, mais sert à la transparence du monde et de l'écriture :

     

    Je t'ai vue souvent disparaître

    puis revenir sans avoir ôté

    la robe de ton absence.

     

    Alors aujourd'hui ou demain,

    je te regarderai de ce regard

    qu'on a pour le ciel et

    il n'y aura plus que lui. 

     

    La vie est atteinte quand elle est blessée, offensée, et elle est atteinte également quand le poète touche juste dans l'expression de celle-ci, dans la reconnaissance de sa fragilité, en écartant ce qui l'abîme, d'un geste qui à la fois accepte et balaie, consent et congédie, ouvre.

    Laurent Albarracin
    sur le site de Pierre Campion →


  • « La Vie atteinte », le titre est magnifique pour dire le recueil de la maturité d'un poète qui a touché à la sérénité de l'âge. Car cette vie « atteinte », c'est bien sûr la vie abîmée, fragilisée, diminuée peut-être, cette vie à laquelle le temps a malheureusement attenté, mais c'est aussi la vie qu'on a attendue et qui est enfin venue telle qu'on la voulait, que l'on a su rejoindre comme un rivage ou comme une dimension nouvelle, par et dans la poésie. Parole de sagesse que cette poésie, où le renoncement est une acceptation, l'impossibilité une mesure des choses, la mélancolie une certaine joie :

     

    Me voilà à nouveau aujourd'hui

    déménageur de ma fatigue

    cherchant l'escalier à monter ou à descendre

    avec ce poids dont on ne se défait

    ni en haut ni en bas.

    Parfois, par miracle, il n'y a

    ni escalier ni maison ni rues ni ville :

    il n'y a autour de moi que du ciel.

    Je m'y allonge,

    j'étends mes bras hors de ma fatigue

    jusqu'à ce qu'ils deviennent des ailes.

    Je sais que je ne rêve pas.

    Je sais que je ne vole pas.

     

    Rares sont les poètes capables d'atteindre à une telle simplicité sans tomber dans la platitude, ceux capables d'arriver à une telle qualité d'émotion sans mièvrerie. C'est que la poésie ici ne triche pas avec ses pouvoirs, ne se paie pas de mots ni ne se berce d'illusions. C'est que l'image poétique ne cherche pas à faire advenir ce qui ne se peut pas, mais tient ensemble l'absence et la présence, le désir et la désillusion, la fuite des choses et l'adieu content à ce qui s'en va. Ainsi l'ombre et la lumière, l'eau et la soif, le souvenir et l'oubli jouent-ils ensemble dans ce recueil non pas comme des forces en opposition, mais comme les thèmes d'une alliance et d'une même allégeance à ce qui emporte la vie au loin. Toujours chez Mathé ce qui est passé, ou ce qui est perdu d'avance dans ce qui est présent, ce qui est disparu ou voué à disparaître, n'est pas à reconquérir ni même à regretter, mais sert à la transparence du monde et de l'écriture :

     

    Je t'ai vue souvent disparaître

    puis revenir sans avoir ôté

    la robe de ton absence.

     

    Alors aujourd'hui ou demain,

    je te regarderai de ce regard

    qu'on a pour le ciel et

    il n'y aura plus que lui. 

     

    La vie est atteinte quand elle est blessée, offensée, et elle est atteinte également quand le poète touche juste dans l'expression de celle-ci, dans la reconnaissance de sa fragilité, en écartant ce qui l'abîme, d'un geste qui à la fois accepte et balaie, consent et congédie, ouvre.

    Laurent Albarracin
    sur le site de Pierre Campion →


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    Je sors à l’instant de la lecture du recueil des 56 poèmes que publie Laurent Albarracin chez L’éditeur Rougerie, livre qui garde la sobriété et l’élégance que l’on connaît de la maison de Mortemart. Nonobstant, j’ai éprouvé très vite le charme de la locution courte de l’éclat soudain et resserré et aussi la tendance à la raréfaction. Voilà un livre entier construit sur le peu, le juste ce qu’il faut de mots pour faire exister le poème et qui, cependant, permet d’entendre le poète, lequel n’est pas incolore dans sa poésie. Je connais un peu Laurent, et j’ai vu dans ce ruisseau et cet éclair certains traits qui font miroir de son âme profonde, peut-être. Je pense à ce poème :

    L’éclair m’a planté
    un brin d’osier dans le cœur
    Depuis je le tresse
    pour cueillir l’écume des rivières

     

    ou encore :

    Dériver est quelquefois atteindre.
    Quand c’est de ruisseau et d’éclair
    que l’on vit.


     Le projet de ce livre se dévoile à chaque instant dans l’ouvrage, livre d’eau et de feu, de grand éclair et de torrent, de ce moment de kaïros, moment sublime que le ruisseau et la foudre énoncent chacun à leur manière. L’éclair est au sens propre la saisie grecque du sublime, saisie brutale de tous les sens, de toute la sensibilité par la fulgurance d’une image ou d’une phrase. Le ruisseau aussi, par sa nature purement aléatoire est aussi sublime, parce qu’à la fois continu et discontinu. Pour ce qui me concerne ce sont des problèmes qui m’intéressent beaucoup.


     Au ruisseau les pierres étincelantes
    comme des enclumes posées
    dans la forge défaite de l’eau
    et sous son clair marteau

     Mais cela ne serait pas faire justice au livre si je n’évoquais pas Héraclite et ses formules fragmentées – surtout pour moi qui suis préoccupé en ce moment par la question de l’épars. Préciser aussi que le milieu sylvestre est toujours une chose très touchante et très belle – et d’ailleurs saisir sa beauté demande une habileté de sculpteur de lumière. C’est en ce sens que le recueil de Laurent Albarracin permet de trouver le poète dans le poème.


     Didier Ayres

    sur le site La Cause littéraire → 


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    Je sors à l’instant de la lecture du recueil des 56 poèmes que publie Laurent Albarracin chez L’éditeur Rougerie, livre qui garde la sobriété et l’élégance que l’on connaît de la maison de Mortemart. Nonobstant, j’ai éprouvé très vite le charme de la locution courte de l’éclat soudain et resserré et aussi la tendance à la raréfaction. Voilà un livre entier construit sur le peu, le juste ce qu’il faut de mots pour faire exister le poème et qui, cependant, permet d’entendre le poète, lequel n’est pas incolore dans sa poésie. Je connais un peu Laurent, et j’ai vu dans ce ruisseau et cet éclair certains traits qui font miroir de son âme profonde, peut-être. Je pense à ce poème :

    L’éclair m’a planté
    un brin d’osier dans le cœur
    Depuis je le tresse
    pour cueillir l’écume des rivières

     

    ou encore :

    Dériver est quelquefois atteindre.
    Quand c’est de ruisseau et d’éclair
    que l’on vit.


     Le projet de ce livre se dévoile à chaque instant dans l’ouvrage, livre d’eau et de feu, de grand éclair et de torrent, de ce moment de kaïros, moment sublime que le ruisseau et la foudre énoncent chacun à leur manière. L’éclair est au sens propre la saisie grecque du sublime, saisie brutale de tous les sens, de toute la sensibilité par la fulgurance d’une image ou d’une phrase. Le ruisseau aussi, par sa nature purement aléatoire est aussi sublime, parce qu’à la fois continu et discontinu. Pour ce qui me concerne ce sont des problèmes qui m’intéressent beaucoup.


     Au ruisseau les pierres étincelantes
    comme des enclumes posées
    dans la forge défaite de l’eau
    et sous son clair marteau

     Mais cela ne serait pas faire justice au livre si je n’évoquais pas Héraclite et ses formules fragmentées – surtout pour moi qui suis préoccupé en ce moment par la question de l’épars. Préciser aussi que le milieu sylvestre est toujours une chose très touchante et très belle – et d’ailleurs saisir sa beauté demande une habileté de sculpteur de lumière. C’est en ce sens que le recueil de Laurent Albarracin permet de trouver le poète dans le poème.


     Didier Ayres

    sur le site La Cause littéraire → 





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