• René Rougerie, éditeur en triporteur

    René Rougerie, par Seb Jarnot


    Rencontre avec un artisan atypique

    « employé de la poésie »


    L’aventure a commencé en 1948, à Limoges. Mais, faute de documents conservés, il n'y a pas de date d'anniversaire pour célébrer la naissance des éditions Rougerie. Parmi les premiers textes publiés, figurent les Cantilènes en gelée, de Boris Vian, « le deuxième titre », se souvient René Rougerie, 82 ans et toujours actif, même si, depuis 1988, il a laissé les commandes de l'entreprise artisanale à son fils Olivier, tandis que son petit-fils Xavier a créé le site Internet.

    La maison d’édition est installée depuis 1956 dans le village médiéval de Mortemart dans la Vienne, berceau d’une famille aristocratique où a toujours soufflé un esprit frondeur.

    René Rougerie est un éditeur rare. « Il est l'ancêtre de tous les jeunes qui se sont lancés dans l’édition, à partir des années 1970 », résume Raphaël Sorin. Pour les soixante ans de sa maison, il a rompu avec sa discrétion habituelle. En mai, par exemple, il s’est rendu au festival « Étonnants Voyageurs », à Saint-Malo, où, devant une salle comble, il s’est décrit comme « l'employé de la poésie ». « Nous avons un public restreint mais fidèle qui nous suit, malgré notre faible diffusion et notre quasi-absence dans les médias », a-t-il ajouté.

    Il sera aussi, dimanche 24 août, l'éditeur invité des « Lectures sous l’arbre », les rencontres autour de la poésie organisées chaque année au Chambon-sur-Lignon (Haute-boire) par Jean-François Manier, une sorte de disciple. « Avant de fonder Cheyne éditeur, il est venu me consulter », se souvient l’aîné.

    À ce jour, les éditions Rougerie sont à la tête du plus beau catalogue de poésie contemporaine, avec près de 1 400 titres en stock, Connu pour être 1’éditeur de Saint-Fol Roux, Pierre Albert-Birot, Joë Bousquet, il a aussi publié des textes inédits de Victor Segalen, Pierre Reverdy ou Max Jacob. Mais, surtout, il continue de publier de jeunes et moins jeunes poètes comme Olivier Deschizeaux, né en 1970, Yves Prié, né en 1953, ou Yvon Le Men, dont le recueil Chambres d'écho a été récemment lu par l’acteur Denis Podalydès.


       Fidélité à la typographieRené Rougerie, éditeur en triporteur

    Avec leurs couvertures en lettres rouges et noires sur fond blanc, les éditions Rougerie ont plus d’un trait commun avec Gallimard. Elles partagent la même réserve à l'égard des subventions à la publication. « Il y a entre nous une coopération qui doit s’entretenir », explique René Rougerie. André Velter, qui dirige aujourd’hui la collection de poche « Poésie » de la grande maison, assure ce lien.

    La singularité des livres édités par Rougerie provient aussi de leur publication sur place par une presse très ancienne, et de la fidélité à la typographie. L'ancien métier fut exercé par l'aïeul de René Rougerie, un autodidacte socialiste dont la personnalité l’a marqué dans son enfance. Choix du papier, de son grammage, des caractères d'imprimerie, etc., rien n’est laissé au hasard. Ici les cahiers ne sont pas massicotés. Joie et contrainte du coupe-papier pour accéder au contenu des pages. Parmi ses devanciers, René Rougerie s’est choisi deux modèles prestigieux, dont il entend poursuivre la tradition d’excellence : José Corti et Guy Lévis Mano.

    « Je publierai donc ce que j'aime, uniquement ce que j'aime. Revendiquant même le droit de me tromper... » Cette phrase est extraite d’un manifeste publié en 1971, dans le premier numéro de Poésie présente. Éditeur exigeant, René Rougerie a toujours accordé une large place aux revues littéraires, dont on sait le rôle qu’elles jouent dans la diffusion de la poésie. En 1945, à 19 ans, il avait créé la revue Centres avec Georges-Emmanuel Clancier et Roger Margerit, dix ans plus tard Réalités secrètes avec son complice le libraire Marcel Béalu et enfin Poésie présente. Ses choix font alterner l'écoute de voix nouvelles et la redécouverte d’auteurs oubliés.

    Éditeur à l'ancienne, René Rougerie assure lui-même sa diffusion et sa distribution. En triporteur, monter à Paris à parti de la Vienne pour approvisionner les libraires de la capitale lui prenait jadis une journée. Ensuite il redescendait par le chemin des écoliers, s'arrêtant à Chartres, Bourges ou Poitiers. La fourgonnette Renault qui a remplacé le triporteur, avec ses 500 000 kilomètres au compteur, est devenu célèbre chez les libraires et les amateurs de poésie qu'elle a fait l'objet d'un fascicule, À la santé des éditeurs Rougerie et de leur Renault F4 express, édité au Carnet des Lierles en 2006. Une vingtaine d'auteurs ont rédigé des textes inédits pour célébrer l'éditeur des poètes. « L'express Rougerie marche au gasoil et surtout à la poésie », note Georges-Emmanuel Clancier.

    Alain Beuve-Méry

    (dessin de Seb Jarnot)

    (Le Monde, 25 juillet 2008)