• à propos de "Les enfants de la foudre"

     

    à propos de "Les enfants de la foudre"« Les enfants de la foudre » est un livre précieux. Celui du plus vibrant hommage d’un poète à un autre. Et d’une amante à son amant. François Augiéras est ici bien plus qu’un fantôme qui planerait sur le texte. Celle qui publia ses premières œuvres refusées partout ailleurs (« Le voyage des morts » et « Zirara ») retrouve une symbiose avec le poète disparu. Elle transforme son hommage en un texte aussi puissant que ceux d’Augiéras lui-même.

    Et si Francesca Caroutch affirme que
    De nos microscopiques éveils
    ne subsiste qu’un souffle
    plus léger que le rien »
    en parlant du lien qui unissait les deux êtres surgit
    « L’élévation (qui) rachète
    Les larmes d’Eros .

    Car il y a eu des larmes. Mais le temps passant, leur manteau se retire. Loin de la mélancolique engeance le texte enfle, avance en refusant une forme de regressum ad uterum ou le repli sur un paradis perdu. Francesca Caroutch trouve une langue lyrique (juste ce qu’il faut) afin que par là les nuits la lumière soit. Du fond de l’absence ce qui résonne n’est pas l’abandon, le vide, la solitude mais la résurrection. La poétesse ne voit pas le monde à travers les yeux d’Augiéras mais à travers son propre regard. Elle traverse en sens inverse l’Achéron dans une des chevauchée auxquelles elle a habitué ses lecteurs. La poétesse ne renie aucune présence (même in abstantia) et permet de comprendre l’essentiel. À savoir qu’avec le manque aussi on avance. Et non à reculons. 

    Le livre tamise la distance entre présence et absence. Sa créatrice intercale du rouge ou du bleu entre la nuit et l’amour, entre l’homme et la mort comme si la lumière avait besoin d’intermédiaires. Par ses métamorphoses elle révèle des traces non passées mais à venir. L’aurore demeure. La rencontre aussi. L’espace ne sépare plus car et paradoxalement le temps unit en un flux persistant. Avec, sous-jacente, cette « idée » majeure : lorsque quelque chose est fini, quelque chose recommence. Sans savoir forcément où cela nous mène. D’où la sensation d’errer à l’estime d’un tel livre rare. Cela peut même donner juste envie de garder la chambre. Mais pas n’importe quelle chambre celle où un doute subsiste :
    Qui rêve donc
    Qui remue dans la chambre
    Où nous nous croyons seuls ?

    Écrire c’est d’abord arrêter le regard. Mais le regard se prépare. Il fait le silence des yeux. Être là simplement devant un espace qui ici devient un double territoire réceptif. À l’un des poètes la fenêtre à l’autre ce qu’on prend pour le vide. Entre les deux non un mouvement d’apport mais de retour, de retournement.
    Le geste poétique rouvre l’air(e). Dans l’air commun la trace du retournement jaillit au moment où l’aire du poème monte à la tête. Le dehors comme le dedans, le passé comme le présent s’exilent pour se voir. Il s’agit de lâcher le reflet pour la présence, l’objet (aimé) pour sa lumière. Le poème devient un murmure flottant. Il n’a ni haut ni bas : rien qu’un chemin d’air. Sur ce chemin Francesca Y Caroutch prend le reflet de la lune pour traverser le fleuve de la vie. Avec le risque de s’y noyer ou pas. Le tout est de savoir bâtir une respiration. La poétesse la crée.
    La force de la poésie casse ici la griserie du tracé qui va toujours d’un trait. Il faut que le corps aille jusqu’à la vue de l’esprit par effet de page à défaut de chair. Blanc sous le noir pour faire venir l’apparition. Empreinte et rythme par les enlacements qui brassent. Extraire, projeter c’est la poésie. La peinture et son support. Comme le jour et la nuit... L’un ne va pas sans l’autre mais voir l’un efface l’autre. « Évidescence » : vide et comble. Une jeune lumière pousse encore en colorant les yeux d’aube. Le cœur se baigne dans un lit d’élan. Source à sa surface, empreinte de buée par la pulsation des signes. La poésie devient le système nerveux de l’âme. Pénétrée par l’énergie de celle-ci la première encaisse l’absence. Sans ce coup il n’y a que fausse poésie. Chez Francesca Y Caroutch elle est vraie. Si bien que sans cesse la fixité des lignes brusquement se renverse. Elle déborde de vie.

    Jean-Paul Gavard-Perret

     (le 3 mars 2012, sur le site  e-Littérature.net → )