• à propos de "Couteau de lumière"

    Ce titre, Couteau de lumière, est-il emprunté à la phrase de Christian Bobin, mise en exergue : « la vie est un couteau de lumière dont la lame s’enfonce dans le cœur des saints et des cerfs » ? Oui, peut-être, si l’on veut bien suivre l’auteure qui sous-titre son recueil, trois pierres à cerf. Mais il n’est pas exclu d’évoquer aussi Paul Celan et son titre Contrainte de lumière (Belin, 1996), d’autant qu’on se souviendra du livre paru de Sylvie-E. Saliceti, Je compte les écorces de mes mots (Rougerie, 2013), un livre traversé par la figure du Maître.

    Quoi qu’il en soit, pour qui fréquente assidument la pensée de Paul Celan, ce Couteau de lumière semble s’inscrire dans la proximité et l’exigence de cette grande œuvre.

    Et l’on est d’emblée, ici, séduit par la langue du poète et ses constructions ou déconstructions de phrases, par une scansion qui donne au poème une « énergie » hors du commun, par un « quelque chose » qui n’est pas toujours bien définissable, avouons-le, mais fascine durablement le lecteur. Ainsi, ce poème qui m’a particulièrement séduit et qui, à lui seul, situera, je crois, la démarche de Sylvie-E. Saliceti :

    Au bord des rivières appelle l’oiseau
    qui appelle
    l’oiseau – ainsi jusqu’au dernier chant

    l’orage
    divise
    les roseaux Son trait a pris demeure
    dans le tout et l’infime

    bruissements

    L’être-ici est le maître Dans les marécages il a répété
    longtemps les paroles au pied du soleil
    il appelle sa mère

    on se rappelle longtemps ce silence qui reste pour nous pleurer.

    Il y a, de toute évidence, dans ce recueil une relation intense, profonde et singulière avec la nature ou le paysage en tant que tel. Peut-être celui de la Corse, là où existent aussi ces pierres à cerfs, comme ces mégalithes de Mongolie ou Sibérie où les cerfs volent ? J’ai souvent cité ce fragment du Singe grammairien d’Octavio Paz et il me semble convenir à la démarche de Sylvie-E. Saliceti. Le voici : « À chaque tournant le texte se dédoublait en un autre, à la fois sa traduction et sa transposition : une spirale de répétitions et de réitérations qui ont abouti à la négation de l’écriture comme chemin. Je me rends compte à présent que mon texte n’allait nulle part, sinon à la rencontre de soi-même. »

    Cette rencontre avec soi-même, ce décryptage incessant des traces, c’est ce qui fera peut-être dire à l’auteure : « Je suis une grande brûlée de l’être »… tout comme l’était Paul Celan.

    N’est-ce pas lui encore que j’ai aperçu en filigrane, lui, ce dernier cerf cherchant « une tombe creusée dans l’air » ?

    Une chose est certaine : on ferme ce livre avec une seule envie, celle de l’ouvrir à nouveau, à la recherche d’un autre sens (je n’ai pas parlé ici de Reverdy, présent jusque dans la mise à mort, autre trace de lecture possible parmi celles évoquées dans la très belle préface de Marc Dugardin). Besoin aussi de parcourir à nouveau ce texte, à la recherche de nous-mêmes, à la recherche du « cœur des humains ».

    Yves Namur, Le journal des poètes, 2016, 4, pp.88/89.